La cérémonie des adieux

Michael Haneke et Jean-Louis Trintignant au Festival de Cannes en mai dernier, où le cinéaste autrichien avait remporté avec Amour sa seconde Palme d’or en carrière.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Michael Haneke et Jean-Louis Trintignant au Festival de Cannes en mai dernier, où le cinéaste autrichien avait remporté avec Amour sa seconde Palme d’or en carrière.

Palmé d’or au dernier Festival de Cannes, Amour de l’Autrichien Michael Haneke, oeuvre puissamment portée par les performances de Jean-Louis Trintignant et d’Emmanuelle Riva, prend l’affiche vendredi prochain dans nos salles. Enfin !

Quand Jean-Louis Trintignant, longtemps après ses adieux au cinéma, a vu le film Caché de Michael Haneke, il déclara à ses amis : « Je ferais bien une exception pour ce cinéaste-là… » Des paroles bientôt arrivées à bon port.


Sauf que devant l’insistance d’Haneke pour qu’il joue dans Amour, l’acteur du Conformiste et d’Un homme et une femme, derrière plus de 130 films, a pourtant hésité : « J’avais peur de souffrir. J’ai l’âge du personnage. J’ai des problèmes car je deviens aveugle. Ma femme plus jeune s’occupe de moi. J’aurais préféré le rôle dévolu à Emmanuelle Riva. »


Amour met en scène dans un huis clos hypnotique et suffocant, un couple d’octogénaires mélomanes, dont l’épouse (Riva) tombe malade et dépérit sous les yeux de son vieux compagnon (Trintignant), lequel s’enferme à ses côtés pour la cérémonie des adieux. Leur fille musicienne est incarnée par l’actrice fétiche d’Haneke, Isabelle Huppert, qui l’a dépanné en acceptant ce rôle de soutien.


Trintignant n’a pas hésité trop longtemps non plus avant de plonger. « Ce film-là aborde un thème social très important : la fin de la vie, précise l’acteur. On parle toujours de la mort de manière négative. Haneke, que je considère comme le plus grand cinéaste vivant, me rappelle l’époque du Nouveau Roman avec Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, qui refusaient d’afficher les sentiments. Quand il y a quelque chose d’impudique, il le sent tout de suite. Dans certaines scènes, Emmanuelle Riva éclatait en sanglots. Il répliquait alors : « Je ne veux pas de larmes ! » Haneke travaille avec la souffrance des acteurs. Tous les metteurs en scène sont un peu cruels et tous les comédiens… un peu masos. Emmanuelle Riva ne quittait pas le studio et y couchait la nuit. Elle s’était immergée dans cette histoire. »


Haneke affirme avoir écrit le rôle pour Trintignant et précise qu’Amour n’aurait pas existé sans lui : « Il est un de mes acteurs préférés. Jean-Louis ne se dévoile pas totalement et semble conserver en lui un secret, mais il transmet pourtant une grande chaleur. » Emmanuelle Riva, inoubliable interprète d’Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, est à l’instar de son partenaire un mythe du septième art. « Mais je l’avais perdue de vue et c’est sa performance qui m’a convaincu, déclare le cinéaste. Riva était la meilleure des actrices en audition et elle formait avec Trintignant un beau couple crédible. Ils ont abordé entre eux le sujet du film avec ironie, puis on a travaillé et ils ont investi leurs personnages… »


À Cannes, le jury avait songé à accorder ses prix d’interprétation aux deux acteurs, mais les règles ne lui permettaient pas de cumuler les lauriers. Trintignant déclare préférer que le film ait reçu la Palme d’or, plutôt que des récompenses d’acteurs. Michael Haneke avait déjà récolté la Palme en 2009 avec Le ruban blanc. Le voici membre, aux côtés de Francis Ford Coppola, de Shohei Imamura, des frères Dardenne, de Bille August et d’Emir Kusturica, du club célèbre des deux fois palmés.

 

Amour et grand âge


Le cinéaste de La pianiste et de Funny Games n’avait guère habitué ses admirateurs aux oeuvres d’émotion, mais il refuse de parler de nouvelle étape dans sa carrière et pourrait rebondir ailleurs. « L’émotion de l’amour est le thème du film. Mon premier but était toutefois d’aborder le grand âge et la mort, en posant la question : « Comment gérer la souffrance de quelqu’un qu’on aime ? » Il était inévitable dans le contexte de traiter de l’euthanasie, conséquence de l’action plutôt que thématique principale. La mort dans l’âge mûr touche tout le monde, et je vieillis aussi, comme mon entourage. »


Trintignant, de son côté, se dit en faveur de l’euthanasie. « C’est si important de mourir dignement », estime-t-il.


Haneke avait reconstruit en banlieue de Paris l’appartement viennois de ses parents acteurs. « Il est plus facile d’inventer des choses quand on connaît bien les repères géographiques. Et j’adore par ailleurs travailler en studio, où l’imprévisible nous est épargné. » Le cinéaste vit pourtant l’imprévisible surgir quand il fut question de tourner avec des pigeons. Un de ces volatiles entrait dans l’appartement du couple et Trintignant devait l’attraper. « Il a fallu deux jours pour tourner ces scènes très stressantes. On peut manipuler les animaux, jamais les diriger. »


Trintignant a vu Amour six fois. « Je l’aime toujours autant, confesse-t-il. C’est le plus grand rôle de ma vie, suivi de Ma nuit chez Maud de Rohmer. En fin de carrière, j’aurai trouvé ma meilleure prestation. Chaque fois, je trouve dans Amour des choses qui m’échappaient au début : que mon personnage est plus amoureux que celui d’Emmanuelle Riva, par exemple. Il y en a toujours un qui aime davantage dans un couple. » Le grand acteur aimerait travailler encore sous la houlette (on n’ose dire la férule) d’Haneke. Il souhaite que le cinéaste viennois, qui a beaucoup monté Tchekhov au théâtre, l’adapte au grand écran. « Je jouerais bien l’écrivain Trigorine dans La mouette… »

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