Variations 2012 sur le septième art

Le meilleur blockbuster: Skyfall, le dernier James Bond
Photo: Sony Pictures Le meilleur blockbuster: Skyfall, le dernier James Bond

Décevante, l’année cinéma 2012 ? Oui et non ! Les quatre critiques du Devoir, Odile Tremblay, Martin Bilodeau, André Lavoie et François Lévesque, ont trouvé matière à réflexion et à émerveillement dans les salles obscures. Car le cru, par-delà ses mois creux, a livré des perles et rapproché les cultures. Même si certaines productions grand public visaient la prouesse technologique à tout prix, le septième art a su aussi révéler des regards uniques et en consacrer d’autres. Venus de l’Iran, du Québec, des États-Unis, de la France, de la Belgique ou d’ailleurs, des créateurs ont réinventé le monde. Chez nous, on a parlé de crise du cinéma québécois. Mais celle-ci n’a pas muselé les voix des auteurs. Tous les films dont il est question ici sont sortis sur nos écrans commerciaux en 2012.

Le grand fou rire de l’année: je n’attendais rien de moins que la perfection de la part de Seth MacFarlane, le créateur de la série animée Family Guy. Dire que Ted a dépassé toutes mes espérances, c’est un euphémisme ! — A. L.

Les parents terribles: ou comment, dans Twilight : Breaking Dawn – Part 2, s’occuper de son bébé est secondaire ! Après avoir donné naissance à un bébé mi-humain, mi-vampire, Bella s’acclimate à sa nouvelle vie d’immortelle et folâtre avec son beau Edward, alors qu’en coulisse tout l’entourage des jeunes parents, sauf ceux-ci, prend soin du poupon. Jadis chantres de l’abstinence, les époux Bella et Edward, un couple idéalisé par des millions d’adolescentes, n’en ont apparemment plus que pour leurs devoirs conjugaux ! — F. L.

Et les enfants terribles: ou comment le spectacle de gamins qui s’entretuent dans The Hunger Games s’est traduit par un succès bien gros et bien gras au box-office mondial (près de 700 millions). Cynique, cette adaptation d’un best-seller destiné aux jeunes adultes (lequel s’inspire fortement du film japonais Battle Royale) réussit l’exploit douteux de reposer sur une violence sordide sans assumer celle-ci, comme si le simple fait de ne pas montrer les giclées d’hémoglobine rendait l’exercice moins révulsant. — F. L.

Les ratages de l’année: beaucoup de mauvais films meublent la vie d’un critique. Le coup est plus difficile à encaisser quand ils sont signés par ses cinéastes préférés. Meilleure chance la prochaine fois pour David Cronenberg (Cosmopolis) et Woody Allen (To Rome with Love). — A. L.

Belles vues d’ailleurs par des cinéastes d’ici: Yanick Létourneau (Les États-Unis d’Afrique) et Catherine Hébert (Carnets d’un grand détour) posent un regard amoureux sur les réalités et les beautés de l’Afrique. Une invitation au voyage à ne pas refuser. — A. L.

Le meilleur blockbuster: Skyfall, le dernier James Bond, un demi-siècle après l’avènement de 007 au cinéma, sous la houlette du grand cinéaste Sam Mendes, s’est fait œuvre d’art en jouant avec les racines du mythe, tout en leur conférant de vraies lettres de noblesse. La beauté et la sophistication des images ainsi que la performance de Javier Bardem en inquiétant vilain efféminé furent un cadeau royal pour le cinquantième anniversaire de Bond au grand écran. — O. T.

Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait (ou comment deux films issus du champ gauche ont rapporté des recettes inespérées malgré une distribution initialement limitée): plus récent opus de Wes Anderson, Moonrise Kingdom met en scène des enfants épris de liberté en bute avec la vision du monde étriquée d’adultes mélancoliques ou bornés. Avec sa distribution cinq étoiles de vieux pros anglais, The Best Exotic Marigold Hotel de John Madden présente à l’inverse des «gens du bel âge» qui, en élargissant leurs horizons, recouvrent un peu de la fougue de leur jeunesse. — F. L.


   Moonrise Kingdom

L’ultime bout de chemin: Claude Miller est venu au monde avec La meilleure façon de marcher en 1976, et il m’a accompagné durant les 35 années qui ont suivi. Disparu le 4 avril, celui qui a fait ses gammes auprès de François Truffaut a légué à la postérité des œuvres noires tendues comme des cordes de violon (Garde à vue, Mortelle randonnée, La classe de neige), d’autres d’une puissante mélancolie (L’accompagnatrice, Betty Fisher et autres histoires, La petite Lili). Thérèse Desqueyroux, l’histoire d’une prisonnière sociale cherchant délivrance, aura été son ultime bout de chemin. Je marche désormais un peu plus seul. — M. B. 


  Claude Miller

Naissance d’une mini-fée: Alphée, la fille du cinéaste Hugo Latulippe, est devenue une petite vedette attachante grâce à un magnifique film sur une enfant atteinte d’une maladie rare et sur la ténacité d’un père à faire mentir les diagnostics. Alphée des étoiles, ou l’art d’avoir les deux pieds sur terre, le cœur sur la main et la tête pleine de tous les espoirs. — A. L.

Comme un taureau sauvage: révélé dans le puissant Bullhead (sorti chez nous cette année), le Belge Matthias Schoenaerts exsude un magnétisme animal où perce néanmoins une certaine vulnérabilité, voire une grâce. Sous la cuirasse épaisse, une âme sensible et un grand acteur consacré par Jacques Audiard dans De rouille et d’os, œuvre rêche et sensuelle dans laquelle, en pugiliste désœuvré, Schoenaerts fait à Marion Cotillard une cour qui a des allures de combat. — F. L.

Aurora funebris: 19 juillet 2012. La bande-annonce de Gangster Squad, qui montre des tueurs émergeant depuis l’arrière d’un écran de cinéma déchiré par leurs mitraillettes, vient à peine d’être dévoilée. James Eagan Holmes, 24 ans, entre au cinéma Century 16 où il tue 12 personnes et en blesse 58 autres, durant la première nocturne du dernier opus de Batman, The Dark Knight Rises. Nous sommes à Aurora, à quelques kilomètres de Littleton, où avait eu lieu en 1999 une fusillade à l’école Columbine. Le lien entre les deux tragédies n’est pas géographique. Il est culturel, politique, psychiatrique. Avec la récente tragédie du Connecticut, le mot d’ordre est donné : l’industrie du cinéma devra pacifier ses histoires. Gangster Squad prend l’affiche le 11 janvier. — M. B.

Le plus beau chant du cygne: le Hongrois Béla Tarr, qui a déclaré signer son dernier film avec Le cheval de Turin (Ours d’argent à Berlin), nous a offert une œuvre de beauté et de détresse à couper le souffle. La vie d’un cocher et de sa fille dans une campagne reculée, sur fond de malédiction du destin, servie sur des plans-séquences d’hypnose et un regard d’un pessimisme insondable, enferme le spectateur dans un univers clos d’une intensité dont nul ne sort indemne. Et comment faire un autre film après ça ? — O. T.

Du champ gauche: il était attendu que Laurence Anyways serait le film québécois de l’année. Et que le wonder-boy Xavier Dolan, en sélection officielle à Cannes, serait la star de l’année. Mais ces deux titres sont revenus à Rebelle, arrivé du champ gauche, et à son auteur Kim Nguyen, méconnu sur la scène internationale. Coup de cœur instantané au Festival de Berlin en février, ce magnifique poème sur une enfant-soldate rongée par le remords a depuis fait le tour du monde et permis à sa vedette, Rachel Mwanza, une Congolaise de 15 ans, de remporter les prix d’interprétation à Berlin et à Tribeca. Le sort en est jeté : Rebelle nous représentera aux Oscar. — M. B.


  Rebelle


Une étoile est née: Beasts of the Southern Wild, de l’Américain Benh Zeitlin (Caméra d’or à Cannes), tourné dans les bayous louisianais, inspiré librement de la pièce Juicy and Delicious de Lucy Alibar sur les ravages de l’ouragan Katrina, est d’une force, d’une poésie et d’une créativité inouïes. Le film fut enfanté par une équipe entière — interprètes compris — néophyte au cinéma. La petite Quvenzhané Wallis et Dwight Henry, qui joue son père, furent de pures révélations. — O. T.


   Beasts of the Southern Wild


Maître Anderson:
cinq ans après There Will Be Blood, sur le pouvoir et l’or noir, Paul Thomas Anderson a ajouté un chapitre à son histoire non officielle des États-Unis avec une autre brillante chronique : The Master. Racontant les traumatismes de l’après-guerre et la fondation de l’Église de Scientologie, son film n’a pas connu le succès populaire du précédent, bien qu’il en mérite tout autant. Mais Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman ont remporté ex æquo le prix d’interprétation masculine au Festival de Venise. C’est déjà ça de gagné. — M. B.


   The Master


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1 commentaire
  • Michel Gagnon - Inscrit 29 décembre 2012 11 h 53

    Le cheval de Turin.

    J'ai vu ce film et je partage les commentaires de Mme Tremblay. Mais je dois avouer que c'est probablement le film le plus profondément déprimant que j'aie vu, ce qui indique toute la puissance de ce film. On peut en apprécier les qualités formelles, mais pas sûr que ce soit une expérience agréable. C'est peut-être une bonne chose que Béla Tarr ne fasse plus de film car Dieu sait jusqu'où il aurait pu nous entraîner!
    Et en terminant, j'aimerais mentionner que depuis que j'ai vu ce film, je suis incapable de manger ou même de voir une pomme de terre..... j'exagère à peine!