Les blockbusters de l’Apocalypse

Fils prodigue, le James Bond de Skyfall (Daniel Craig) régresse jusqu’audit manoir familial décati en compagnie de M (Judi Dench), figure maternelle autoritaire mais couveuse.
Photo: Associated Press Fils prodigue, le James Bond de Skyfall (Daniel Craig) régresse jusqu’audit manoir familial décati en compagnie de M (Judi Dench), figure maternelle autoritaire mais couveuse.

L’humanité n’est plus. Le calendrier maya, du moins la lecture alarmiste qui en fut faite, prédisait que la fin du monde aurait lieu le 21 décembre 2012. Si les apôtres de l’Armageddon en sont quittes pour une amère déception, les financiers propriétaires des grands studios hollywoodiens, à l’inverse, se frottent les mains en regardant les chiffres du box-office mondial en 2012. Porteuse, et surtout très payante, l’Apocalypse. En effet, l’angoisse engendrée par l’approche, même improbable, de la fin des temps est discernable de manière directe ou indirecte dans toutes les productions les plus populaires de l’année.


En tête des recettes avec plus de 1,5 milliard de dollars américains engrangés, The Avengers trône sans partage. Avec près de 1,1 milliard, The Dark Knight Rises arrive en seconde place. Vient ensuite Skyfall, avec son milliard de dollars, le James Bond le plus payant de l’histoire. En quatrième position, Ice Age 4 : Continental Drift caracole avec près de 900 millions. Cinquième au fil d’arrivée, The Twilight Saga : Breaking Dawn - Part 2 a amassé près de 800 millions. Certes, on ne trouve là aucun film catastrophe dans lequel la Terre est menacée par une météorite géante ou une nature qui se déchaîne. En fait, en 2012, la peur de l’anéantissement planétaire s’insinue davantage en filigrane des différentes trames.

 

La mort frappe trois fois


Selon Anouk Bélanger, sociologue spécialiste des médias, il n’y a là rien d’étonnant. « C’est l’illustration même de la théorie d’Edgar Morin, souligne-t-elle. Il écrivit à ce sujet dans Les stars : « L’industrie du cinéma est une rencontre entre le mythe et le capital. » Ces histoires de calendrier maya répandues dans les médias, et surtout sur Internet, constituent un mythe. » Ou, si l’on est producteur, une vache à lait. De poursuivre Mme Bélanger : « Il ne faut pas non plus prendre le phénomène trop au sérieux : les spectateurs font la différence entre le spectacle et la vie, dirait Morin. La mythologie de la fin du monde telle que portée par les blockbusters se situe dans une zone mixte et confuse, entre croyance et divertissement, et l’aspect divertissant de ces films, justement, n’est pas à négliger. »


Qu’est-ce qu’un blockbuster ? Dans l’ouvrage Tout sur le cinéma dirigé par Philip Kemp, historien et critique à Sight and Sound, on définit ainsi ce type de superproduction : « Un film construit à partir d’un ensemble réduit de paramètres génériques - science-fiction, horreur, comédie, fantastique, catastrophe ou action - afin d’attirer un public aussi large que possible. » Bref, quels que soient les oripeaux qu’il revêt et les considérations philosophiques qu’il prétend embrasser, le blockbuster vise le plus petit dénominateur commun. En 2012, trois tendances se dessinent.


La fin du monde pour les nuls


Dans la première, primaire, l’être humain est littéralement en danger d’annihilation. À la fin de The Avengers, notre fricassée de superhéros lutte contre des créatures néo-loftcaftiennes qui ont pris les cieux d’assaut. Men in Black 3 (en 9e place avec plus de 600 millions) se réclame de la même école, avec un extraterrestre mégalomane qui menace la survie de la planète bleue ainsi que celle de ses habitants. Privilégiant un contexte plus réaliste et abordant des enjeux socioéconomiques brûlants d’actualité, le troisième et dernier opus de Batman signé Christopher Nolan, The Dark Knight Rises, frappe de son côté sur le chaos social en guise de clou dans le cercueil de l’humanité.

 

En commençant par la fin


Depuis que différents spécialistes patentés ont décrété que le verdict du calendrier maya était sans appel, des voix discordantes (et scientifiques) tentent de se faire entendre. Selon elles, il n’y serait pas tant question de la fin du monde que de celle d’un cycle et du début d’un autre. C’est la deuxième tendance. Un transfuge de la première, The Dark Knight Rises illustre parfaitement cette idée : ultimement, Bruce Wayne tire sa révérence et passe le flambeau à John Blake. Quant au dernier volet, deuxième partie, de la saga Twilight, il confirme la fin de l’existence mortelle de la protagoniste et le début de sa vie d’immortelle.


Campé en pleine fonte glacière, Ice Age 4 se termine par la découverte d’un eldorado. De son côté, The Hunger Games (en 8e place avec près de 700 millions) se déroule dans un monde totalitaire post-crise économique. Après avoir remporté ces « jeux de la faim » en tuant tous ses concurrents, la jeune héroïne connaîtra-t-elle des lendemains qui chantent ? Cinq ans à peine après le Spider-Man 3 de Sam Raimi, The Amazing Spider-Man (en 6e place avec plus de 750 millions) remet le compteur à zéro pour plus de suites. Plus sophistiqué, Skyfall débute par la mort puis la résurrection de 007, qui passera le reste du film à poursuivre, puis à attirer dans la maison de ses ancêtres, un agent déchu relevant à la fois du frère ennemi et du double maléfique.

 

La mère de toutes les fins du monde


Troisième tendance, freudienne celle-là : le Jugement dernier à la sauce maya comme déclencheur d’un repli utérin stratégique. Fils prodigue, le James Bond de Skyfall régresse jusqu’audit manoir familial décati en compagnie de M, figure maternelle autoritaire mais couveuse. Dans Twilight, la survie de la progéniture de Bella et Edward constitue l’enjeu principal du film. Gare aux superpouvoirs de la maman vampire ! De manière plus significative encore, Brave (en 10e place avec 535 millions) propose une mère contrôlante changée en ours par sa fille avide d’émancipation, laquelle regrettera cet encadrement honni le film durant. Comme quiconque aime à se promener en forêt vous le dira, le symbole est fort, car nul ne souhaite croiser un ourson de peur d’avoir à faire face à la terrible maman ours, la plus farouche des protectrices. En période de cataclysme annoncé, quel meilleur refuge que ce giron-là?

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1 commentaire
  • Gilles Bousquet - Abonné 21 décembre 2012 10 h 38

    Pour une personne quen fin de vie...

    Sa fin du monde approche. Nous aurons tous notre fin du monde mais, pas en même temps.