L’opti-pessimisme d’Edgar Morin

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	Edgar Morin, qui prône le bien-vivre plutôt que le bien-être, fustige notre monde occidental.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo)
Edgar Morin, qui prône le bien-vivre plutôt que le bien-être, fustige notre monde occidental.

Marrakech – Il porte un peu du Québec en lui. Son film Chronique d’un été, coréalisé avec Jean Rouch en 1961, œuvre du direct qui interrogeait les Parisiens sur le bonheur et la vie, se faisait avec Michel Brault, venu en renfort avec sa caméra de souplesse qui révolutionnait le 7e art. Edgar Morin évoque Claude Jutra et la belle artiste et mannequin noire montréalaise Johanne Harrelle, vedette de son film autobiographique À tout prendre. Jutra les avait présentés l’un à l’autre. Edgar Morin l’a épousée. Quinze ans de vie conjugale. Il bénit Claude Jutra.

Directeur de recherche émérite au CNRS (Centre national de recherche scientifique), le célèbre philosophe et sociologue français de 91 ans était de passage au Festival international du film de Marrakech, où Le Devoir l’a rencontré. Son œuvre et son rayonnement sont immenses, à commencer par la monumentale Méthode (six volumes), qui traite autant de la connaissance que du langage, de la logique, de l’identité et de l’éthique. Ce penseur planétaire invite à une prise de conscience collective du destin terrestre. Il prône une politique de civilisation pour s’opposer aux grandes crises écologiques.
 
Le cinéma

Pour lui, la pensée se nourrit de toutes les disciplines qui se tissent et s’enchevêtrent, et beaucoup des arts, ceux dits populaires autant que la culture savante. Jeune, il était malheureux auprès de son père et se réfugiait dans les cinémas, façon Truffaut, en applaudissant aux exploits de Tarzan. « J’étais un cinéphage avant d’être un cinéphile », dit-il. Aujourd’hui, le cinéma lui semble un des grands moyens d’entrer dans la subjectivité des êtres et de mieux comprendre d’autres cultures. Par-delà l’hégémonie d’Hollywood, il appelle à la découverte de ces cultures multiples qui tissent le monde. 

Le Festival de Marrakech l’avait invité pour parler de cinéma, ce qu’il fit avec passion. Là-bas, on avait aimé le même film : Thy Womb du Philippin Brillante Ma Mendoza, primé à la Mostra de Venise. « C’est extraordinaire ! dit Edgar Morin. Comment aurions-nous pu [sans ce film] avoir accès à ce village philippin sur pilotis, à ces coutumes différentes des nôtres, à l’humanité de ces personnages ? Le cinéma permet de découvrir le monde de l’intérieur. » 

On lui doit un essai d’anthropologie du septième art, Le cinéma ou l’homme imaginaire, lequel se penche sur la perception consciente et inconsciente du spectateur, moins passif qu’on ne le croit, qui nourrit le film de son expérience.
 
Un résistant

Né à Paris en 1921, juif séfarade athée, il fut un grand résistant sous l’Occupation, rencontra François Mitterrand dans l’armée de l’ombre. « On peut dire qu’en France en 1939-1940, il y avait avant-guerre un effritement démocratique. Les gens ne comprenaient pas que la guerre était le grand désastre. Mais certains ont dit non à l’oppression, oui à la liberté. »

Edgar Morin, qui prône le bien-vivre plutôt que le bien-être, fustige notre monde occidental : « Celui-ci s’est basé sur l’acquisition matérielle. Il n’existe pas de bien-vivre là-dedans. La quantité y prime sur la qualité. » Seul un renversement de l’axe pourrait à son avis nous sauver.

Le concept de la politique de la civilisation est à ses yeux une réponse et une solution de rechange à l’individualisme moderne, en recréant des solidarités profondes, en misant sur l’éducation. « La mondialisation peut nous aider si on développe des processus de conscience plus forts. L’histoire et les crises des civilisations portent un enseignement. Tous les grands empires se sont crus immortels, et tous ont disparu ; mais des temps noirs peut naître l’espoir. »

Aujourd’hui, il regarde le paysage avec un regard qu’il qualifie d’« opti-pessimiste ». « Je vois les dangers et les menaces. Mais mon expérience me démontre que les optimistes ont parfois raison. Sous l’Occupation, bien des Français pessimistes croyaient la France perdue, et ils se sont trompés. Il existe des désastres réversibles. Des activistes peuvent changer les choses. On assiste à une désintégration des solidarités, des sentiments d’appartenance. Certains se réfugient dans le nationalisme, la fermeture par rapport à l’autre… Il y a des moments de régression, mais ne perdons pas espoir. Friedrich Hölderlin disait : “Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve.” Plus nous allons être conscients de la finalité économique devant nous, plus nous découvrirons les moyens d’y faire face. La prise de conscience existe. Les jeunes sont au courant, cette jeunesse qui hésite entre l’agonie, l’inquiétude et la révolte. Il y a quelque chose de sain dans ces révoltes juvéniles, une aspiration à la dignité. Mais il nous manque une pensée capable d’ouvrir la voie. J’essaie de mon côté d’en émettre une. »
 
L’incertitude logique

Edgar Morin refuse de fonder la raison sur la seule logique, reconnaît plutôt le principe d’incertitude logique, qui comprend la créativité, l’invention, la liberté. « L’éthique complexe conçoit que le bien puisse contenir un mal, le mal un bien, le juste de l’injuste, l’injuste du juste », écrit-il dans La méthode.

Le philosophe ne vit surtout pas dans le passé. Il considère les nouvelles technologies à la fois comme de nouvelles libertés et comme des façons de les contrôler. « Mais elles peuvent servir à l’auto-éducation. Certaines de mes vidéos sont sur Internet. Ceux qui veulent se nourrir de mes idées peuvent le faire. Dans les pays de l’Amérique latine, les livres traduits en Espagne sont trop chers, mais il y a aujourd’hui moyen de les acheter en ligne. Tout peut servir à tout. Ne désespérons pas. »
 
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Odile Tremblay était l’invitée du Festival international du film de Marrakech.
3 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 15 décembre 2012 09 h 06

    Edgar Morin et le "méta" dans le monde de la connaissance.

    J'ai lu plusieurs livres avec intérêts d'Edgar Morin. Il faisait partie de ces rares auteurs capables d'admettre entre les lignes des choses fort intéressantes. Il mettait du "méta" dans ses écrits, c'était pour concéder de la place à ce que nous ne comprenons pas toujours à lire la mappe du cheminement humain, si je puis m'exprimer ainsi.

  • Christian Fleitz - Inscrit 15 décembre 2012 09 h 32

    multiples facettes

    Outre un sociologue visionnaire, auteur prolixe, éclectique et toujours passionnant, Edgard Morin a même été sans le vouloir un cinéastes précurseur original, en inventant avec Jean Rouch le «cinéma vérité» à fin de recherche sociologique: leur film «chronique d'un été" donne ses lettres de noblesse à la technique de «la caméra au poing» à des fins esthétiques et plus seulement informatifs. Jean Rouch d'ailleurs a continué dans cette voie pour illustrer ces remarquables recherches antropoloqiques africaines. La particularité d'Edgard Morin? Il brille toujours par son intelligence, sa liberté d'esprit, ses paradoxes intellectuels et d'être là où on ne l'attend pas. Un penseur brillant, à lire et à entendre absolument pour discerner notre réalité et réfléchir pour notre futur.

  • Yves Lever - Abonné 15 décembre 2012 16 h 48

    Le cinéma vérité

    En 1961, quand est sorti Chronique d'un été, on abandonnait déjà l'expression «cinéma vérité» au profit de «cinéma direct», dont plusieurs Québécois ont été parmi les principaux précurseurs. Ne nommons que Michel Brault, qui s'est retrouvé dans la production parce que Jean Rouch connaissait son travail dans le cinéma direct depuis trois ans et qu'il a insisté pour l'avoir comme cameraman.

    En tant que cinéphile, puis critique, puis professeur de cinéma, j'ai beaucoup admiré ce que Morin a écrit dans «Le cinéma ou l'homme imaginaire», dont je conserve ma copie depuis 50 ans et qui reste un ouvrage majeur dont les études filmiques continuent de s'inspirer. Sur le même sujet, sa petite étude «Les stars» reste une étude de base.

    Quant à ses études sociologiques, elles furent une grande inspiration pour moi. Pour celui qui aimerait s'y pencher, je suggérerais de débuter avec son «Journal de Californie» (1971), que j'ai retrouvé le plaisir de la lecture récemment, puis «Le paradigme perdu, la nature humaine».