La meilleure façon de marcher

Marion Cotillard interprète une dresseuse d’orques.
Photo: Métropole Films Marion Cotillard interprète une dresseuse d’orques.

Petits pieds nus dans des sandales (en hiver…), jambes élégantes ou cuisses massives sont parfois sous la loupe de Jacques Audiard dans De rouille et d’os, et ces visions ne relèvent pas du fétichisme. Le réalisateur, derrière tant de réussites (Sur mes lèvres, De battre mon coeur s’est arrêté, Un prophète), les examine avec attention, prévenant le spectateur qu’elles en disent beaucoup sur les personnages, et sur leur destin chaotique.


En fait, on marche rarement droit chez Audiard, les combines étant la norme, pour les plus malins comme pour les plus désespérés. D’ailleurs, ces figures du désespoir abondent dans ce film en apparence mélodramatique mais qui ne cède jamais à la mièvrerie : le ton y est parfois cru, l’environnement rarement idyllique (le soleil du sud de la France cache tant bien que mal une misère autant morale que matérielle) et les sentiments amoureux ou filiaux sont réduits à leur plus simple expression.


La fatalité entoure d’abord Ali (l’acteur belge Matthias Schoenaerts), un bagarreur qui marmonne plus qu’il ne parle, père irresponsable et taciturne. Il traîne son fils comme un boulet, du nord au sud, et débarque chez sa soeur qui n’a d’autre choix que de les héberger. Pendant un de ses boulots de misère, il porte secours à Stéphanie (Marion Cotillard), une dresseuse d’orques dans un parc aquatique, à qui il donne son numéro de téléphone comme on jette quelques pièces à un mendiant.


Contre toute attente, plusieurs semaines après cette première rencontre, elle prend contact avec lui, mais entre ces deux moments, le monde s’est écroulé pour cette séductrice, et celui d’Ali est sur le point de basculer. Avec deux jambes en moins, arrachées par un de ces mastodontes de foire, Stéphanie n’est vraiment plus la même, s’accrochant peu à peu à un homme toujours prêt à se battre, surtout pour le fric, rarement pour ceux et celles qu’il aime…


Qui est le plus amoché des deux ? semble demander Jacques Audiard. Tout le film repose sur ce subtil jeu d’équilibre entre ces éclopés dont les handicaps sont finalement les mêmes : une incapacité à marcher la tête haute, écrasés qu’ils sont par la fatalité, embourbés dans un monde qui ne semble leur faire aucune place. C’est ainsi qu’ils finissent par harmoniser leurs différences, même si cette alliance se révèle fragile, une tension constante dans ce récit où les revirements sont nombreux, parfois même étonnants d’effroi.


Et pourquoi finit-on par croire à leur union pleine de zones d’ombre sous le soleil de la Côte d’Azur ? Parce que Jacques Audiard, redoutable metteur en scène, sait tirer le meilleur d’une star prête à se mettre en danger (Cotillard) et faire de l’athlétique Matthias Schoenaerts bien plus qu’un taureau sauvage lâché lousse dans les ruelles. À cette rigueur exemplaire se superpose un haut degré de réalisme, qualité importante si on considère la précision avec laquelle le cinéaste nous fait croire à l’amputation de Stéphanie. Rarement effets visuels semblent à la fois si éclatants et si invisibles, symbolisant à eux seuls le niveau de réussite de ce film remarquable. Un autre signé Jacques Audiard, ce qui ressemble à une merveilleuse habitude dont on ne peut plus se passer.


 

Collaborateur

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