Plongée dans l’infiniment privé des questions universelles

Simon Galiero raconte ici l’histoire du renoncement et de la reconquête de soi de Denise, une dame mûre campée par l’excellente Micheline Bernard.
Photo: Funfilms Simon Galiero raconte ici l’histoire du renoncement et de la reconquête de soi de Denise, une dame mûre campée par l’excellente Micheline Bernard.

La toute première scène de La mise à l’aveugle est épouvantable : dialogue faux, suspense inopérant, interprétation forcée partout autour de la table de poker où, imbibé d’alcool, Paul (Louis Sincennes), l’un des personnages principaux du film de Simon Galiero (Nuages sur la ville), vient de parier puis de perdre sa chemise. On croit le film condamné, puis, soudain, la deuxième scène corrige la première, puis la suivante fait fructifier l’ensemble, et ainsi de suite jusqu’au dénouement, inattendu, franchement réussi. La mise à l’aveugle est comme un arbre auquel on grimpe. Au pied, on ne voit rien, mais au sommet, l’horizon apparaît.


Galiero raconte ici l’histoire du renoncement et de la reconquête de soi de Denise, une dame mûre campée par l’excellente Micheline Bernard. Femme de peu de mots, Denise a passé sa vie dans les chiffres, à la tête, avec son mari (Julien Poulin), d’une société de placements aujourd’hui dans la mire de l’Autorité des marchés financiers. Est-ce pour se dérober que cette femme riche a choisi de retourner habiter un trois et demie dans le quartier populaire de sa jeunesse ? Ou pour faire pénitence ? Galiero n’a pas de réponse à fournir.


Son héroïne existe par elle-même, sans intervention excessive de sa part pour arrondir les angles, sinon le regard des autres pour nous éclairer à son sujet. Denise inspire le mépris à son fils unique (Pierre-Luc Brillant, qui n’a pas grand-chose à jouer), valet de pique qui dirige désormais l’entreprise et de qui elle tente en vain de se rapprocher. Elle inspire aussi la curiosité à son voisin Paul, valet de coeur vaguement séducteur. Celui-ci l’initie au poker et la fait, par la même occasion, pénétrer dans son petit monde peuplé de perdants ambitieux - joués entre autres par les très bons Marc Fournier, colocataire de Paul, et Christine Beaulieu, petite amie de l’un et de l’autre - qui se plument les uns les autres, bref qui font à petite échelle et à visage découvert ce qu’elle et son mari auraient fait sournoisement et à grande échelle.


Simon Galiero sublime la question économique, afin qu’elle serve d’appui, de prétexte, à une réflexion sur la perte des repères, sur l’abandon du sens moral, également sur le vide de l’existence et le fossé générationnel, des thèmes déjà présents dans Nuages sur la ville.


Avec une patiente et judicieuse économie de moyens (plans fixes, décors naturels, lumière crue), sur un ton solennel qui parfois frôle la posture d’auteur maudit, le cinéaste explore dans l’infiniment privé des questions universelles. Par la justesse du ton, la vigueur de l’écriture et la force tranquille de Micheline Bernard, il atteint son but. Je n’aurais pas parié un sou sur la première scène. Mais il y a des pièces d’or dans ce que La mise à l’aveugle nous réserve ensuite.


 

Collaborateur

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