Lorraine Lévy à ponts levés

Le dernier long-métrage de Lorraine Lévy (pointant le moniteur) a pour cadre la poudrière du Moyen-Orient, à travers une fable optimiste.
Photo: Séville Le dernier long-métrage de Lorraine Lévy (pointant le moniteur) a pour cadre la poudrière du Moyen-Orient, à travers une fable optimiste.

On lui devait un film initiatique fort réussi, La première fois que j’ai eu vingt ans, sorti en 2004. Elle est la soeur de l’écrivain français Marc Lévy, qui pond des best-sellers comme une poule des oeufs, mais Lorraine Lévy vit dans son propre monde.

Son dernier film, Le fils de l’autre, a pour cadre la poudrière du Moyen-Orient, à travers une fable optimiste, si une telle chose est possible. C’est l’histoire de deux bébés qui furent substitués au berceau, l’un juif, l’autre palestinien, avec la découverte ultérieure de la vérité et des allers-retours des adolescents entre les univers ennemis. Ici, Emmanuelle Devos et Areen Omari se retrouvent aux prises avec une double maternité. Pascal Elbé incarne le mari juif français. Quant aux deux ados, ils sont joués par le Palestinien Mehdi Dehbi et par Jules Sitruk dans la peau du jeune juif français, jadis échangé.


« L’idée originale du Fils de l’autre n’est pas de moi, confesse la cinéaste, mais d’un garçon qui n’est pas scénariste, Noam Fitoussi. On m’a proposé le film, que j’ai coécrit avec Nathalie Saugeon. » Sauf que le sujet l’effrayait. « J’avais peur de tous les clichés qu’une histoire pareille peut véhiculer. Il y avait eu La vie est un long fleuve tranquille d’Étienne Chatiliez sur un échange de bébés. De mon côté, j’ai tenté de plonger le plus possible dans la problématique de l’altérité. »


« La jeunesse là-bas a envie d’être libre, avec ce désir légitime d’insouciance, une ferveur. Les jeunes se sentent de plus en plus loin des gouvernements dont ils sont les otages. Ils parlent davantage, alors qu’il y a cinq ans, ils se contentaient d’agir. » (À noter que cet entretien a eu lieu avant les derniers embrasements de la bande de Gaza). « J’ai fait un conte géopolitique, une fable dotée d’une morale, mais mon propos n’a jamais été de réaliser un documentaire. On dit que la seule façon de se sauver soi-même, c’est de reconnaître l’autre. Le compromis n’est-il pas l’art le plus élevé de la civilisation ? »


Lorraine Lévy avait visité Israël plusieurs fois en touriste. « Cette fois, je suis partie là-bas quatre mois en amont, circulant des deux côtés de la clôture. On m’a ouvert des portes de part et d’autre et les albums de famille. »


Le côté caché de la filiation


La cinéaste, grande admiratrice (à raison) de l’écrivain israélien Amos Oz, qui appelle au dialogue, affirme s’être laissé guider par sa lumière tout au long du film. « Ce juste, ce sage, est un phare dans la nuit. »


Par la suite, les membres de l’équipe technique et artistique furent des guides précieux. « Quand j’avais des problèmes avec des Palestiniens, ceux de l’équipe plaidaient ma cause. Un électricien palestinien avait un cousin à Gaza. Petit à petit, des ponts se sont créés. »


Lorsqu’elle a fait le casting des femmes palestiniennes, une bombe a sauté à l’arrêt de bus de Jérusalem. Les check points ont fermé. Les actrices durent marcher quatre heures et demie pour se rendre à ce rendez-vous. « Dans ce pays qui n’est pas le mien, avec des acteurs israéliens et palestiniens, je devais être très à l’écoute. Mais ça se déroulait en quatre langues, et moi qui travaille beaucoup avec mes acteurs, j’avais un défi : me faire comprendre dans cette tour de Babel. Une deuxième scripte parlait hébreu et arabe. À peu près tout le monde se retrouvait avec l’anglais. Sauf qu’Emmanuelle Devos et Pascal Elbé ne connaissaient pas l’hébreu et eurent besoin d’un entraîneur. Jules Sitruk devait interpréter une chanson en arabe. Chacun a appris des rudiments de la langue de l’autre. »


Du scénario, Lorraine Lévy s’est détachée pour cueillir des moments de grâce : « Comme la scène muette où Emmanuelle Devos entre au marché et croise son fils naturel. D’émotion, elle tombe de son vélo, le touche, échange avec lui un baiser furtif. »


Lorraine Lévy prépare un nouveau film : une histoire de filiation, là aussi, avec Fanny Ardant. « La filiation me fascine avec sa part lumineuse et son côté caché. Un enfant qui découvre qu’il n’est pas le fils de ses parents, en un acte de liberté, peut choisir sa famille. Et qu’est-ce que la filiation ? Il y a quatre ans, après un accident, j’ai eu une transfusion sanguine. Je dois la vie à deux litres de sang qui me furent donnés. Du coup, je suis devenue moi-même un sang-mêlé. Je dois ma vie à mon père, à ma mère et à cet inconnu. Nous sommes les fragments de puzzles étranges. »


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Notre journaliste a séjourné à Paris à l’invitation d’Unifrance.

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