De l’ombre à l’espoir

La très angélique sœur d’Ésimésac (Nicola-Frank Vachon), Marie (Sophie Nélisse), figure de pureté dans un monde où chacun s’arrange, est une belle figure d’idéal.
Photo: Alliance Films La très angélique sœur d’Ésimésac (Nicola-Frank Vachon), Marie (Sophie Nélisse), figure de pureté dans un monde où chacun s’arrange, est une belle figure d’idéal.

Quatre ans après Babine, le petit monde de Saint-Élie-de-Caxton, village devenu mythique sous la verve lyrique de Fred Pellerin, reprend vie à l’écran. Luc Picard en tient toujours le gouvernail, après avoir cette fois épaulé davantage le conteur au scénario. D’où l’unité plus forte de l’histoire, Babine ayant été plutôt constitué de fragments, même si les côtés sombres d’Ésimésac le plombent aussi.


Le ton de ce film est à l’opposé du riant Babine. Il se déroule sur fond de crise économique des années 30 et les habitants meurent de faim. Allégorie anticapitaliste, en réponse aux dérives individualistes contemporaines, il affiche une morale d’entraide pour sortir la tête du trou, laquelle n’a pas d’époque.


Ce film sombre, de détresse collective en appel de lumière, ne prétend pas divertir pour divertir, mais veut donner aussi à penser, avec un idéal au bout. La métaphore est appuyée, mais elle assume sa charge (le film fait écho, sans l’avoir prévu, aux luttes étudiantes du printemps), égratigne les dérives financières contemporaines, sans toutefois remiser le surréalisme de Fred Pellerin et ses plages de poésie.


Ésimésac (Nicola-Frank Vachon) est un enfant né adulte fort et sans ombre qui tente d’aider le village à s’unir autour d’un projet de jardin communautaire. Ici, la rivalité virile est au centre de l’histoire puisque le forgeron, Hercule attitré de Saint-Élie (excellent Gildor Roy), prend ombrage de la force de l’autre et, ne pouvant le vaincre, se l’allie. La promesse d’un chemin de fer reliant leur bled perdu à la ville et à ses victuailles change le cours des choses, et les hommes du village se mobilisent pour construire des rails. Des répliques fortes se marient à des jeux de mots plus convenus, mais le rire est aussi au rendez-vous.


Les décors ont été construits en dur plutôt que reproduits en studio, ce qui autorise des jeux de caméra plus audacieux que dans Babine et de nombreuses scènes extérieures, mais le côté sombre domine dans les maisons et à la forge. Luc Picard a voulu se coller à l’univers du Germinal de Zola avec des costumes râpeux et dépenaillés, des éclairages de clairs-obscurs. Ces éléments font toutefois peser sur les épaules d’Ésimésac une chape assez lourde. Les personnages sont des figures d’abord symboliques - univers du conte oblige -, ce qui ne prête guère aux nuances de jeu.


Les meilleurs moments sont les plus poétiques et mettent en scène paradoxalement des femmes, dans ce film de rivalités masculines. La belle Lurette (Maude Laurendeau), fille du forgeron, qui soupire cette fois pour Ésimésac, livre un délicieux pas de deux avec le héros en retrouvant un pétale perdu dans un évier. La très angélique soeur d’Ésimésac, Marie (Sophie Nélisse), figure de pureté dans un monde où chacun s’arrange, est une belle figure d’idéal. Par ailleurs, l’ombre d’Ésimésac, d’abord un gland qui pousse et fait sa tige à mesure que le jeune homme prend confiance en lui, constitue une allégorie délicieuse de l’ego.


Le dénouement hivernal, avec les villageois à la rencontre de la locomotive qui les sauvera ou les perdra, peut sembler excessif, avec le profil de l’ange cette fois ailé. Ces séquences complexes possèdent du moins le mérite de résumer toute la philosophie de Fred Pellerin et de Luc Picard, qui, tournant le dos au cynisme, invitent avec raison les Québécois à se serrer les coudes en ces temps troublés.


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1 commentaire
  • Benoit Voyer - Inscrit 4 décembre 2012 17 h 05

    Ésimésac c'est le plus fort!

    Mon ancien patron disait souvent : « Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». C’est ainsi que Pierre parlait de la force du nombre. C’est avec ces mêmes mots que je me permets de résumer le film Ésimésac, de Fred Pellerin et de Luc Picard que je suis allé visionner, le 3 décembre, au Cinéma Guzzo, à Sainte-Thérèse. C’était à la représentation de 21h20. Il n’y avait que ma brune et moi dans la salle.

    De son côté, pour parler de ce conte, l’hebdomadaire Voir, dans son édition du 29 novembre, y va d’un titre efficace qui dit tout : « Le nombre et l’ombre ». L’ombre étant le symbole de l’égo.
    Le cinéphile politisé résumerait plutôt avec ces termes : « Debout! » Soyons solidaire!

    Le syndicaliste ferait de même en scandant : « So, So, So, Solidarité! »

    Quelle belle histoire! Ésimésac est vraiment le plus fort. On ne peut pas avoir passé 15 ans dans le ventre de sa mère sans y avoir développé un petit quelque chose de particulier.

    Un film qui vaut vraiment le déplacement.