La fabrication complice d’un chef-d’oeuvre

Anthony Hopkins campe ici un Hitchcock remarquable, par-delà le ventre postiche et les modifications de son visage.
Photo: Fox Searchlight Anthony Hopkins campe ici un Hitchcock remarquable, par-delà le ventre postiche et les modifications de son visage.

La mise au monde de Psycho (1960), thriller d’épouvante psychologique tout de modernité devenu un immense classique, fut elle-même une aventure. Le maître voulait renouveler son registre, finança ce film qui effrayait les studios, déjoua la censure, le tout avec l’aide de son épouse Alma Reville, cheville ouvrière masquée par la ronde silhouette du grand cinéaste de TheRope et de Vertigo.

Premier long-métrage de Sacha Gervasi, jusqu’ici à la barre de documentaires, Hitchcock, qui remonte le cours de la fabrication du chef-d’oeuvre, se penche aussi sur ses rapports conjugaux et bénéficie d’une distribution de haut vol. Anthony Hopkins campe ici un Hitchcock remarquable, par-delà le ventre postiche et les modifications de son visage - qui dérangent plus qu’autre chose. L’acteur est tour à tour quasi aérien, déterminé, amusé, buté, davantage Hopkins qu’Hitchcock, brillant d’intelligence ; on en redemande. Quant à Helen Mirren (l’inoubliable actrice de The Queen), elle entre avec une merveilleuse finesse teintée d’ironie dans la peau de son épouse Alma. Celle-ci supportait les fantasmes de son mari pour les blondes glaciales et fatales de ses films, son égocentrisme, tout en travaillant dans l’ombre du génie.


Le cinéaste a voulu traduire une histoire d’amour - ils étaient mariés depuis quarante ans -, mais c’est surtout une complicité, une collaboration, une amitié remplie d’humour et de retenue toute britannique qui se dessinent ici, sans lever pour autant le voile des mystères. Le travail en commun et le flirt d’Alma avec un scénariste (Danny Huston) constituent une incursion de finesse et de mélancolie dans ce personnage féminin qui connut toutes les frustrations.


Le film de Sacha Gervasi laisse aussi planer ce blues féminin à travers le personnage du bras droit d’Hitchcock, Peggy Robertson (excellente Toni Collette), peu reconnue, ou de Jessica Biel (qui joue Vera Miles, soeur de Marion), actrice laissée un temps sur la touche par Hitchcock, qui lui reprochait ses grossesses. Scarlett Johansson incarne de son côté Janet Leigh en Marion Crane en y injectant un aplomb solaire bien contemporain.


Si la mise en scène demeure classique, le grand bal des couleurs amuse, en contraste avec le noir et blanc de Psycho, plein kitsch d’époque aux teintes acidulées des décors et des costumes. Le combat du cinéaste avec la censure fascine, tout comme les stratagèmes d’Hitchcock pour tourner Psycho et créer le suspense dans sa mise en marché.


James D’Arcy, criant de ressemblance avec son modèle Anthony Perkins appelé à camper le déséquilibré Norman Bates, traduit toute la nervosité du personnage dans ses dialogues avec Hitchcock. Le film aborde beaucoup les coulisses de Psycho, avec des longueurs parfois. On aurait préféré davantage de scènes reconstituées et des inserts de l’oeuvre originale ; la production d’Hitchcock n’en a pas obtenu les droits. La célébrissime scène de la douche, qui avait commandé à Hitchcock sept jours de tournage, ici deux heures seulement, se voit dès lors modifiée (Hitchcock joue lui-même le meurtrier), mais laisse sur sa faim.


Perle du film : une petite chorégraphie du maître dans les coulisses d’une salle de cinéma qui projette Psycho, dansant au rythme des coups de couteau, marquant la cadence des instruments à cordes de Bernard Herrmann. Le compositeur avait écrit cette partition contre l’avis d’Hitchcock, qui refusait toute musique pour la scène de la douche, mais qui fut conquis par ces brillants accords. C’est tout cela que ressuscite un film appelé à passionner surtout les aficionados de Psycho, en offrant en prime les performances du couple Hopkins-Mirren, pour la première fois réunis à l’écran, au grand bonheur des cinéphiles.


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