Entrevue avec Paul Thinel - Un pont entre deux musiques

«Je voulais montrer des vieux pour qui la vie continue, explique le réalisateur des Immortels, Paul Thinel. Si tu cesses de faire quelque chose, tu meurs. Ici, ils ne meurent pas.»
Photo: Jacques Grenier «Je voulais montrer des vieux pour qui la vie continue, explique le réalisateur des Immortels, Paul Thinel. Si tu cesses de faire quelque chose, tu meurs. Ici, ils ne meurent pas.»

Paul Thinel n'aime pas les effets appuyés. Il se dit allergique aux stéréotypes, aux univers cloisonnés. À travers un premier long métrage, Les Immortels, qui prendra l'affiche vendredi prochain dans nos salles, le cinéaste québécois a voulu créer un pont entre les générations, dans un univers ludique. «S'il n'y a pas d'humour, j'ai bien de la misère.»

Ce film, le fort sympathique réalisateur a mis du temps à le financer et les institutions n'y croyaient guère. Le scénario des Immortels s'est beaucoup transformé en cours de route. De quoi entretenir sa patience. Aujourd'hui, Paul Thinel pense que son film sera bien reçu la semaine prochaine. En tout cas, il hérite de plusieurs écrans, du Quartier Latin au circuit Guzzo.

Les Immortels se déroule à Sorel autour d'une aciérie. Des jeunes quitteront l'usine dans l'espoir de réaliser leurs rêves de musiciens. Un ancien jazzman, Adélard (Jean Lapointe), prendra sa retraite et deviendra directeur de la fanfare des retraités de l'usine où il travaillait. Des liens se tisseront entre les univers. Jeunes et vieux finiront par marier leurs musiques. «Le pont entre les générations me plaisait, précise le réalisateur. Le cinéma n'arrête pas de représenter des vieux malades, agonisants. Je voulais montrer des vieux pour qui la vie continue. Si tu cesses de faire quelque chose, tu meurs. Ici, ils ne meurent pas.»

La caméra à l'épaule s'est collée aux acteurs. «Je cherchais le naturel, en une approche quasi documentaire, quelque chose de léger, à la frontière des genres. Pas question de faire un film où la personne va se demander si elle doit coucher avec une autre. Ici, l'action repose surtout sur les motivations artistiques des personnages. À la fin, il y a un vieux qui se dit: j'aurais donc dû, et un jeune qui se dit : j'aurais pas dû.»

La musique, il la voit comme un personnage du film qui progresse à travers lui et ne trouve son aboutissement qu'au dénouement. Quant aux personnages, il les désirait hors clichés. «C'est un film de gars, mais les femmes sont solides et inspirantes. Par ailleurs, j'ai mis en scène des jeunes propres. Non, tous les musiciens ne sont pas poqués dans la vie. C'est le stéréotype qui veut ça.»

Depuis ses études en cinéma à Concordia, Paul Thinel savait ce qu'il voulait: devenir réalisateur. Des courts métrages remarqués, Des choses qui arrivent et Second souffle, ont fait circuler son nom. Ses moyens métrages aussi, tel Remue-ménage qui posait un regard plein de sensibilité sur les enfants. Il a travaillé en scénarisation, comme technicien aussi. Son grand saut dans le long métrage porte le nom des Immortels. Il vous dira venir d'une famille de musiciens, sans jouer d'un instrument lui-même. «Mon père était tromboniste amateur dans une harmonie. Je connais le milieu.»

«L'idée du film est venue au coscénariste Marc Bisaillon, poursuit-il. Au départ, l'action devait se situer au Chez-nous des artistes, puis l'envie d'une ville industrielle a surgi. Sorel a été inspirante. J'y ai trouvé des lieux très beaux: le pont, les usines, les vaches sur l'île. Mais une grande partie des Immortels a été tourné à Montréal.»

Ses comédiens, il les a choisis avec un soin jaloux. «Le personnage d'Adélard Major ne pouvait être joué que par Jean Lapointe. On cherchait un homme avec quelque chose de cassé et de tendre à la fois.»

Il voulait aussi dans sa fanfare le musicien Guy Nadon, admiré en spectacle comme dans le documentaire de Serge Giguère Le Roi du drum.

Quant au groupe de jeunes musiciens, à l'heure du casting, il les désirait avant tout comédiens, mais comédiens qui chantent. «Isabelle Lemme possède une très belle voix et elle dégageait un côté santé qui me plaisait. Quant à Guillaume Lemay-Thivierge, il fallut l'encadrer au piano, mais il avait une base musicale. C'est un comédien très physique, qui a insisté pour faire ses propres cascades. Il apportait sa vitalité au film.» Afin de former l'orchestre de vieux, Paul Thinel a demandé à Guy Nadon de lui proposer des noms de musiciens âgés. C'était parti.

Le réalisateur affirme avoir dirigé différemment chaque acteur. «Avec Jean Lapointe, on a discuté longtemps de son rôle avant le tournage. Sur le plateau, il était prêt. Guy Nadon n'avait pas d'expérience d'acteur, à l'encontre d'Isabelle Miquelon. D'autres héritaient surtout d'une formation télé. Il m'a fallu m'adapter aux besoins de chacun.»

Des regrets? Si Paul Thinel avait eu plus d'argent, il aurait adoré mettre en scène des majorettes sexagénaires. «Ç'aurait fait des blondes aux gars de la fanfare, et j'imaginais une belle scène de taverne avec ces femmes-là qui trinquaient avec eux.» Dommage! Mais on les imagine.