Du merveilleux comme forme d’engagement

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	Ésimésac, de Fred Pellerin et Luc Picard, prendra l’affiche sur 80 écrans du Québec.</div>
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
Ésimésac, de Fred Pellerin et Luc Picard, prendra l’affiche sur 80 écrans du Québec.

Prenez deux artistes engagés, le conteur Fred Pellerin et l’acteur-cinéaste Luc Picard. Sur bien des tribunes, on les a vus lancer des appels à la paix, à la résistance, indépendantistes et gauchistes derrière des combats sociaux. À leurs yeux, l’art peut aussi ouvrir sur la réflexion, jumeler la mémoire à l’appel d’air pour une société meilleure.

Pas étonnant qu’ils aient voulu, en offrant une suite au film Babine, élargir le prisme du conte en faisant sonner la cloche de l’entraide sur le village de Saint-Élie-de-Caxton, dévasté ici par la crise des années 30. Picard parle d’Ésimésac comme d’un cri du coeur, chargé de l’espoir d’être entendu. « L’engagement, oui, mais sans remiser le merveilleux et la poésie, précise le cinéaste en déclarant assumer le message du film qui oppose l’individualisme au collectivisme.


« Le film s’inscrit entre “ le je et le moi ” et le “ je et le nous ” », renchérit Fred Pellerin. C’est « le je et le nous » qui les interpellent tous deux. Ils croient au serrage de coudes. Le cynisme n’est pas leur tasse de thé. Utopistes ? Et pourquoi pas ?


Le conteur, qui a écrit le scénario tiré d’un de ses contes, bien avant le printemps érable, s’émerveille de le voir se coller soudain à l’élan collectif. « Quelque chose converge. C’est merveilleux. Ce film-là, il tombe bien en bibitte ! »


Quand ils ont lancé Ésimésac à la Semaine du cinéma du Québec, à Paris, Pellerin, fier conteur à tête de lutin, a constaté que les Français se reconnaissaient dans ce monde-là, frappés qu’ils sont de plein fouet par la crise économique qui secoue l’Europe. « Mais je m’étais aussi beaucoup inspiré de l’actualité pour cette histoire-là, l’achat à crédit, tout ça. Des crises, il y en a toujours eu. »

 

Fable anticapitaliste


D’abord, il y avait eu Babine, en 2007. L’univers de Fred Pellerin se voyait alors porté à l’écran par Luc Picard, sur une note fantastique et légère, parfois décousue. L’acteur-cinéaste n’avait pas aimé tourner le film en studio, sans les plafonds, avec des plans forcément serrés, très peu de scènes extérieures. Il était resté sur sa faim.


Pour Ésimésac, plus de studio. Le Saint-Élie-de-Caxton d’antan fut dûment construit à Harrington, dans les Laurentides, vrai village ayant pignon sur champs. Le film parle d’un temps sombre et de pain noir : la crise des années 30. Les villageois ont faim. Cette fable anticapitaliste s’arrime donc résolument à une morale : s’unir pour combattre.


Luc Picard se dit content du résultat. « On se connaît mieux maintenant, Fred et moi. J’ai eu davantage de latitude pour améliorer le scénario. C’est un film plus lent, plus lourd que Babine, à la trame narrative mieux unifiée. Ma présence comme comédien [Toussaint Brodeur, qui tient le magasin général] est sobre cette fois, et je pouvais me concentrer sur l’éclairage, la direction, le rythme. »


Si la faune de Babine demeure au poste, avec Toussaint Brodeur et son épouse (Marie-Chantal Perron), le forgeron (Gildor Roy), sa fille, la belle Lurette (Maude Laurendeau), le coiffeur Méo (René-Richard Cyr), la merveilleuse sorcière (Isabel Richer), etc., deux nouveaux personnages entrent en scène : Ésimésac (Nicola-Frank Vachon) et sa soeur, au profil angélique (Sophie Nélisse). Ésimésac adulte avant son heure est né sans ombre (pour Fred Pellerin, l’ombre se confond avec l’ego). Sa force herculéenne irrite le puissant forgeron, qui veille jalousement sur sa fille Lurette, qui appuie le projet de jardin communautaire d’Ésimésac et conteste l’autorité du papa individualiste.


Soudain, un train s’apprête à relier Saint-Élie à la ville, et la main-d’oeuvre masculine de retrousser ses manches pour construire des rails en espérant le pactole. Les deux hommes forts s’unissent. La partie bascule.


Fred Pellerin trouve au film une poésie plus grande qu’à Babine : « J’aime cette rivalité entre deux hommes forts, le combat des générations, le vieil équilibre du village qui flanche, la crise, mais aussi le pétale qui disparaît, l’ombre d’Ésimésac qui grandit. »

 

Un message à porter


Légende, que tout ça ? Le conteur assure qu’il y a, au contraire, beaucoup de vrai dans Ésimésac. La chronique de Saint-Élie-de-Caxton, dont il poétise à tous les vents la mémoire à pleins spectacles et albums, se souvient de la crise des années 30. « Ma grand-mère, qui a eu 13 enfants, a connu la misère noire. Et le train devait vraiment venir à Saint-Élie-de-Caxton, mais il s’est arrêté à Charette, le village voisin. Il y a eu un déraillement à Noël, comme dans le film, et les gens récupéraient les victuailles, trouvant des oranges gelées dans la neige. Ils n’avaient jamais si bien mangé qu’à ce Noël-là. »


Luc Picard a goûté le bonheur du plateau radieux au cours d’un bel été ensoleillé, sauf que, lors des scènes d’hiver, la partie s’est corsée. « Pour la finale, tournée dehors sur le chemin de fer, il a fait moins 38 durant trois nuits. Ça rendait tout follement complexe. Les comédiens étaient tirés de leur autobus pour faire la scène, puis renvoyés se réchauffer. Je ne pouvais pas me promener sur le plateau avec mon costume de Toussaint Brodeur. On a été aidé par la municipalité d’Harrington. On s’en souviendra, de ces nuits-là. Mais ladite finale avec des gens qui meurent de faim disant à la machine : “ Ça passe ou ça casse ” me plaît beaucoup. » Le tournage n’est qu’une étape pour lui. « En post-production et au montage, une autre écriture se fait, avec les effets spéciaux, le rythme… »


Des scénarios de suites à Ésimésac, Pellerin avoue en avoir deux en chantier. « Mais il n’y a pas d’urgence. Le cinéma est un détour joyeux pour moi. » Il a ses spectacles, son écriture. Luc Picard, de son côté, écrit son propre scénario de film choral montréalais, dans une tout autre veine. Après avoir joué à Percé dans La Maison du pêcheur de Michel Chartrand, où il campait un conseiller municipal antifelquiste (ironie du sort, après avoir joué un felquiste dans Octobre de Pierre Falardeau), il sera du prochain film de Roger Cantin.


En attendant, Pellerin et Picard croisent les doigts. Le film prendra l’affiche sur 80 écrans du Québec. Ils aimeraient que celui-ci plaise, que son message porte.

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3 commentaires
  • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 24 novembre 2012 12 h 19

    A Fred,

    J'ai telllllememnt hâte. Je vais quitter le monde pendant 2 heures de pur bonheur. Merci, jo

  • Fernand Lachaine - Inscrit 24 novembre 2012 15 h 11

    Notre Fred.

    On n'arrête pas de le regarder aller.
    Je suis aller le voir y il a quelques années. C'était le raconteur (peut-être même le renconteur).
    Après il est devenu "interprète". Il chantait et jouait de la "ruine-babine".
    On avait rien encore vu. Là il est devenu raconteur, interprète, auteur, chanteur avec Céline Dion et aussi refuseur de médaille de l'oppresseur.
    Et lentement, sans que nous nous en apercevions trop trop, il devient Félix, Gilles, Yvon dans nos coeurs.
    Ça fait chaud, ça fait solide, ça fait national (le vrai celui-là, pas celui d'Ottawa).
    Et Picard qui enrégistre tout ça pour nous.
    Ça fait très différent avec Trudeau, Dion, Chrétien et Coderre.

  • France Marcotte - Inscrite 24 novembre 2012 19 h 55

    Étrange impression

    Que ce film parle de tout autre chose que le sujet annoncé, une sorte de sous-texte pas fait pour être perçu pour ce qu'il est, un genre particulier de glorification de la masculinité qui ne porte pas son nom.

    Mais est-ce permis d'être sacrilège envers des aspirants-monuments de notre culture?