Le bruit tragique des glaçons

Ce n’était ni Gandhi ni Jésus-Christ, mais l’homme a donné l’indépendance, l’espoir, voire la survie, à une multitude de personnes. Celles-ci habitent toutes le même pays, celui de l’alcool, un espace où la soumission est parfois totale pour tous ces accros de la bouteille. Il était d’ailleurs bien placé pour les comprendre puisque William Griffith Wilson, que tous surnommaient Bill, a lui aussi entendu plus souvent qu’à son tour le bruit tragique des glaçons.


Cofondateur du célèbre mouvement des Alcooliques Anonymes, bien connu sous l’acronyme AA, Wilson a accompli son propre chemin de croix avant de ressusciter grâce à une version embryonnaire de sa méthode en 12 étapes qui a fait ses preuves depuis 1935. Elle a d’ailleurs inspiré plus de soixante programmes de réhabilitation. C’est ce parcours exceptionnel que nous font découvrir les documentaristes Dan Carracino et Kevin Hanlon dans Bill W., une biographie passionnante de cet ancien agent de changes de Wall Street qui n’a pas seulement connu les ravages de la Grande Dépression des années 1930.


Sa déchéance s’explique par un contexte économique difficile, mais surtout par un désir ardent de boire qui frisait trop souvent l’obsession. À cette époque, la psychiatrie tentait d’éradiquer cette maladie par de sérieux traitements de choc, une perspective qui donnait froid dans le dos à Wilson. C’est au contact d’un médecin affligé de la même soif et d’un groupe évangélique lui offrant la chance de vivre un « rebirth » qu’il a conçu cette approche basée sur la parole, le soutien des pairs, le tout dans un encadrement dépouillé et sans esprit mercantile. La mise en place fut toutefois longue et laborieuse, parsemée d’échecs, ponctuée par les passages à vide de Wilson (il a flirté avec le LSD pour sortir de sa torpeur), ses infidélités conjugales et son envie, impossible à satisfaire, d’être effacé alors que les membres voyaient en lui une figure messianique.


Les archives cinématographiques et télévisuelles sont plutôt rares sur sa personne, mais les deux cinéastes avaient toutefois en leur possession de nombreux enregistrements sonores de ses discours inspirants. Ils servent parfois de support à des reconstitutions fictives pas toujours convaincantes ni bien arrimées à l’ensemble. La force du film repose d’abord et avant tout sur les témoignages de ceux et celles qui l’ont connu, composant ainsi un portrait nuancé de cet homme tourmenté et modeste.


Ces souvenirs se superposent à une suite de confidences de rescapés de l’alcoolisme, en quelque sorte les disciples de Wilson et sans doute les meilleurs ambassadeurs de ce mouvement, conscients que ce n’est pas la panacée contre toutes les dépendances. Le fondateur était lui aussi traversé de multiples contradictions, icône qui n’a pas cherché à tirer un immense profit de sa trouvaille. Sur son lit de mort, confus et dans de grandes souffrances, il réclamait un dernier verre. Preuve qu’il n’était pas un dieu, mais grâce à Bill W., son évangile de la sobriété trouvera sûrement de nouveaux adeptes.


 

Collaborateur

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