La ferveur d’un Torrent

Amica (Laurence Lebœuf) et François (Victor Andrés Trelles Turgeon) dans une des scènes du film Le torrent de Simon Lavoie
Photo: Remstar Amica (Laurence Lebœuf) et François (Victor Andrés Trelles Turgeon) dans une des scènes du film Le torrent de Simon Lavoie

En 1945, une Anne Hébert de 28 ans écrivait une nouvelle alors intitulée Au bord du torrent, publiée à compte d’auteur cinq ans plus tard dans un recueil de cinq textes sous le titre Le torrent. Premiers pas en littérature hautement remarqués (après Les songes en équilibre), Le torrent révélait à la fois la rigueur de son écriture dépouillée et sa capacité à traduire en une quarantaine de pages métaphoriques l’aliénation du Québec. Le personnage de François, jeune garçon coupé du monde, torturé par une mère expiant sa condition de mère célibataire, voué par elle à la prêtrise, touchait du doigt une blessure collective profonde.

Or voici que, des décennies plus tard, Simon Lavoie porte à l’écran Le torrent en un magnifique film sombre de 2 heures 40. Deux films avaient été inspirés jusqu’ici d’oeuvres d’Anne Hébert : Kamouraska de Claude Jutra (1973) et Les fous de Bassan d’Yves Simoneau (1986), tous deux coproduits avec la France, qui ne rendaient pas totalement l’âpreté de l’univers d’Hébert. Celui-ci, oui, et avec brio.


« Moi, c’est la ferveur de la nouvelle du Torrent, le caractère incantatoire de son phrasé, qui m’a ébloui quand je l’ai découverte à l’adolescence, à une époque où l’on prend conscience d’une culture qui existe et dont on ne connaît rien. Je dessinais sur mes calepins des images du torrent. » Le cinéaste, originaire de Petite-Rivière-Saint-François dans Charlevoix, précise avoir été élevé dans la religion catholique. Quoique né en 1979, il a vécu dans un Québec traditionnel qui trouve écho chez les écrivains émanant de la Grande Noirceur, à l’instar d’Anne Hébert. « J’ai eu accès, à l’Université de Sherbrooke, à ses archives personnelles. J’ai pu voir aussi des photos du torrent prises par son cousin Saint-Denys Garneau. »


Simon Lavoie, à qui on doit le remarquable moyen métrage Une chapelle blanche et les longs métrages Le déserteur et Laurentie (dernièrement primé à Londres), interroge l’ADN du Québec. Cette fois, plus et mieux que jamais.


« Le torrent est un récit fondateur sur la religion et l’aliénation, dit-il, une oeuvre de psychanalyse du Québec, avec ce côté archaïque de la culpabilité face à la religion, à l’argent, à la sexualité, au rapport avec l’autre. Mon film n’est pas une charge contre la religion, plutôt contre les signes vides de la religion. La spiritualité existe. Par ailleurs, je me suis aussi projeté dans le personnage de François. »


Ce dernier, incarné par Victor Andrés Trelles Turgeon, vit en autarcie dans une maison de campagne isolée, où sa mère Claudine (Dominique Quesnel) tourne sa violence intérieure vers son fils. Plus tard, la rencontre d’une jeune nomade, Amica (Laurence Leboeuf), accompagnée d’un Montagnais, ouvrira une fenêtre de lumière sur son monde damné. Le film a été tourné à Brownsburg-Chatham, dans la région de Lachute. « On voulait un film sur le Québec inscrit dans le temps (les années 1920). »


Elle fut semée d’embûches, la gestation du Torrent : « Les gens me demandaient : “ C’est quoi, la pertinence de ce film-là dans le Québec d’aujourd’hui ? ” Pourtant, le passé fait partie du présent et l’explique. » Le scénario, qui entremêlait les trames et les temporalités, a mis du temps à se tisser. Simon Lavoie a extrapolé à partir des mots d’Anne Hébert, inventé des scènes. « La productrice s’est retirée, croyant qu’on ne pourrait pas faire ce qu’on voulait avec ce budget (2,8 millions de dollars) ; les distributeurs furent difficiles à trouver. J’ai connu mon Waterloo : 6 ans de travail, 37 jours de tournage, mais en différents blocs étalés sur un an, 20 semaines de montage avec Nicolas Roy. On est partis d’un film de 4 heures 12, une version dilatée dans laquelle on perdait pied, avant de rééquilibrer le processus. À travers l’épopée du montage, des liens visuels se sont créés, parfois portés par la grâce. »


Tous les rôles ont été trouvés par auditions. « On a pris les meilleurs, précise le cinéaste. Victor ressemble en plus à Saint-Denys Garneau, avec ce visage anguleux que je recherchais pour le rôle. Laurence Leboeuf possède la luminosité d’Amica, cette femme porteuse d’espoir. Quant à Dominique Quesnel, une grande comédienne de théâtre, elle a cet alliage de dureté et de complexité qui crée les figures torturées. Laurence incarne également la mère dans les flashback de sa jeunesse. « François n’avait connu comme femme que sa mère avant Amica. Leurs deux visages se confondent. »


La nouvelle d’Anne Hébert se divise en deux chapitres distincts et séparés. « Le premier culmine avec la mort de la mère et le deuxième, avec la trahison d’Amica, mais le cinéma me permettait d’entrelacer les époques. Je pouvais ainsi avoir accès à l’intériorité de tous les personnages, pas seulement à celle de François, mais en pénétrant également la subjectivité de Claudine et d’Amica. On a voulu à la caméra offrir une image crépusculaire estompée. Je me suis affranchi du story-board à travers ce film, cherchant à rendre une fureur aux côtés de moments de lyrisme, de poésie, de tendresse, tout en ruptures de ton, en coupes brutales. »


Le personnage de François deviendra sourd. « Déjà coupé du monde par sa mère qui le garde dans la maison isolée, puis solitaire au pensionnat, il devient sourd, ce qui lui permet ensuite de tisser de nouveaux liens avec la terre. »


Victor Andrés Trelles Turgeon, vu au cinéma dans Pour l’amour de Dieu de Micheline Lanctôt et Mesnak d’Yves Sioui Durand, affirme avoir énormément appris comme acteur dans ce rôle exigeant de François et s’y être engagé corps et âme. « Simon Lavoie était si minutieux qu’il nous offrait ainsi un espace de liberté d’expression. Mais on a tous travaillé d’arrache-pied. Je ne jouais pas qu’avec des partenaires humains ; également avec des chevaux, la nature, la maison froide. Ce François introverti est si différent de moi qu’entrer en lui me changeait de mon quotidien et m’apparaissait agréable. Je faisais aussi la voix hors champ. C’est un film porté par l’amour de tous ceux qui y ont participé, sans considérations d’ego. On poussait à la même roue, donnant tout ce qu’on a pu. Espérons qu’il rejoindra son public. » On l’espère aussi.

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2 commentaires
  • Jean-Luc - Inscrit 20 octobre 2012 16 h 19

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    Vous avez su d'ores et déjà faire aimer cette belle aventure, dame Odile.

    Vous, qui avez habituellement un jugement sûr en pareille matière.

    Merci.
    Pour L'Histoire avant tout.

  • France Marcotte - Abonnée 21 octobre 2012 09 h 04

    Illustrer le Torrent, le retoucher?

    Qu'est-ce qui motive un cinéaste à faire de l'oeuvre d'un-e autre son film plutôt que de créer sa propre oeuvre originale?

    Deux autres films «ne rendaient pas totalement l’âpreté de l’univers d’Hébert», dit la journaliste.

    «Mon film n’est pas une charge contre la religion, plutôt contre les signes vides de la religion. La spiritualité existe. Par ailleurs, je me suis aussi projeté dans le personnage de François », dit Simon Lavoie.

    Voilà, vite expédiées, pour les motivations.
    Ensuite on apprend tout sur la cuisine.

    Si le Torrent, oeuvre de Anne Hébert, est un chef-d'oeuvre, une oeuvre déjà achevée, on peut concevoir quelle est pour le cinéaste la responsabilité de la transposer.

    Ce sont ses images à lui qui nous resteront en mémoire.

    A-t-il su lire cette oeuvre mieux qu'on l'aurait fait soi-même?

    La transposer mais aussi la transcender pour le temps présent?

    Si non, je crois qu'il vaut mieux plutôt relire Anne Hébert.