Club vidéo – Les derniers romantiques

Photo: François Pesant Le Devoir

Alors que des multinationales comme Blockbuster tirent leur révérence et que les prophètes de malheur multiplient les prédictions les plus sombres, une poignée de résistants continuent d’associer commerce et cinéphilie envers et contre tous.

À l’aube de son premier âge d’or, en 1982, l’industrie naissante du cinéma à la maison suscite crainte et animosité auprès des grands studios hollywoodiens. Lors d’une allocution au Congrès américain devenue célèbre, Jack Valenti, inénarrable président de la Motion Picture Association of America, compare la location de vidéocassettes à Jack l’Éventreur. Ironie du sort, les clubs vidéo deviennent peu après des alliés de taille pour ces mêmes studios, dont les films connaissent une seconde vie - pour autant de profits supplémentaires - grâce au marché du divertissement à domicile. Apparues à l’issue d’un second âge d’or engendré par l’avènement du DVD, au début des années 2000, les nouvelles avenues comme le téléchargement et le visionnement en ligne imposent aujourd’hui d’importantes mutations.


Bref, si Hollywood se porte bien (box-office à l’appui), il en va autrement pour le club vidéo d’antan où que ce soit dans le monde. À Montréal, le Superclub Vidéotron a récemment fermé sa succursale à l’angle de la rue Sherbrooke et de l’avenue du Parc, et une autre à l’angle du boulevard Saint-Laurent et de l’avenue du Mont-Royal, deux emplacements de choix. Vidéotron opte en outre pour l’efficience en plaçant des comptoirs de câble et de téléphonie dans ses clubs vidéo. Plus spectaculaire encore : la faillite de l’emblématique multinationale Blockbuster, littéralement tombée au combat l’an dernier.


Or tout n’est pas noir puisque certains commerces spécialisés continuent de se tenir debout sur le champ de bataille dévasté. Pourquoi ? D’une part, ce sont surtout des films comme Pirates of the Carribean et Transformers qui font les beaux jours du téléchargement illégal. D’autre part, les grands du visionnement en ligne légal, comme Netflix, misent eux aussi massivement sur des produits populaires. Au Québec, Illico offre bien une niche plus qu’accueillante au cinéma d’auteur, mais là encore, pour du Bergman ou du Fellini, un club vidéo de répertoire demeure la meilleure - et souvent la seule - option.

 

Nos meilleures années


« On a ouvert La Boîte noire en 1986, se souvient François Poitras, président-directeur de La Boîte noire, un fleuron montréalais de la cinéphilie. On a déverrouillé les portes et les gens sont entrés tout de suite. Ils [nous] attendaient. » Avant d’emménager rue Saint-Denis, puis sur Mont-Royal, La Boîte noire avait pignon sur rue dans un petit local, rue Rivard. Alors étudiant, François Poitras montait, de son propre aveu, le genre de club vidéo qu’il aurait aimé fréquenter. Le succès le prit un peu par surprise. « C’était clair d’entrée de jeu qu’on tiendrait du film de répertoire, du cinéma étranger, mais aussi toutes les grosses nouveautés hollywoodiennes. » Question de rentabilité et d’ouverture, même si tous les titres n’étaient pas admis d’office.


Le modèle fonctionna et La Boîte noire apparut au générique de toutes les émissions culturelles. Son guide vidéo devint un incontournable. Une seconde succursale vit le jour rue Laurier en 1997, puis une autre, brièvement, rue McGill, dans le Vieux-Montréal. Lors de la fermeture de La Boîte noire Outremont, il s’en trouva pour sonner le glas avant l’heure. Le navire amiral qu’est La Boîte noire Mont-Royal continue pourtant de fendre les flots en dépit de la mer houleuse.


Avec l’arrivée du DVD, les ventes explosent. On achète à moindre prix plutôt que de louer. « Aujourd’hui, les profits entre la location et la vente s’équivalent, révèle François Poitras. La grande différence, c’est que les films se vendent beaucoup moins cher qu’auparavant. Au temps des VHS, les copies qu’on se procurait pour la location coûtaient très cher et mettaient un moment à baisser suffisamment pour qu’on les vende. » Et encore, il reste toujours des clients pour se procurer une vidéocassette de Mort à Venise ou du Locataire pour 100 $. « L’arrivée du DVD, avec des prix de vente et de location identiques, et bas, a changé tout ça. »


Parallèlement, la télévision se transforme et se bonifie alors que le nombre de chaînes croît de manière exponentielle. « Avec cette multiplication, l’offre de divertissement à la maison a augmenté, mais le temps de loisir est resté le même », observe François Poitras. La « zappette » à la main, serait-on de moins en moins justifiés de sortir pour aller chercher un film au club vidéo du coin ?

 

Se faire son cinéma


Lorsqu’ils ouvrent Le Septième dans Hochelaga-Maisonneuve, en 2002, Julien Avon et Julie Brisson veulent offrir aux cinéphiles de l’est de la métropole le genre de club vidéo dont ils voudraient eux-mêmes être membres. En cela, ils marchent dans les traces de François Poitras et dans celles de Gilles Deguire, propriétaire de Vidéo Beaubien. Or le marché d’il y a dix ans n’a rien à voir avec la période faste des années 1980-1990. « On n’a pas ouvert Le Septième pour devenir millionnaires, avoue candidement Julien Avon. Le but était d’être autosuffisants et de faire ce qu’on aime. Julie et moi nous sommes connus comme commis de club vidéo et c’est notre passion commune qui nous a poussés à nous lancer en affaires. » Bref, la cinéphilie, et surtout le désir de partager cette passion, l’emporte sur l’appât du gain.


Pour la mettre en valeur, on fait appel à la créativité. Ainsi, Le Septième partage depuis quelques années son local, et son loyer, avec le Café Atomic, une combinaison ingénieuse autrement plus inspirante que les dépanneurs clubs vidéo de naguère. À l’ère du 2.0 et du tout chez soi, le concept café-cinoche apparaît ingénieux. À ce chapitre, y a-t-il une date de péremption sur le cocooning ? Veut-on encore « voir du monde » ? « Les gens ont de moins en moins besoin de sortir de chez eux, mais je pense que ça fera son temps », croit Julien Avon qui, en dépit d’un contexte économique difficile, n’a pas l’intention de baisser pavillon. Il n’est pas le seul.


Ville cosmopolite s’il en est, Montréal compte sa part de petits clubs vidéo dédiés aux différentes communautés culturelles qui constituent son tissu social. Les temps sont durs pour eux aussi, mais ils s’accrochent, qu’il s’agisse du Monoranjan Center, champion du Bollywood indien, du Video latino, ou encore de JPC N Divertimax, chantre du cinéma haïtien, sans oublier les minuscules commerces du Chinatown qui vendent pour pas cher des DVD d’à peu près tous les pays d’Asie.

 

Au nord comme au sud


Hors de la métropole, la résistance s’organise aussi. Ancien étudiant en cinéma à Concordia, Mathieu Bureau regagne son Abitibi natale après quelques années passées à assouvir sa soif cinéphile à Montréal. De retour à Rouyn-Noranda, il se désole de la pauvreté de l’offre. Après avoir fait circuler un sondage dans des commerces ciblés, il lance cet été Le Filmographe, club vidéo répertoire.


« Je suis mon propre patron et mon propre employé, résume Mathieu Bureau. Lorsque La Boîte noire Laurier a fermé, j’ai acheté 1200 titres pour me faire une base solide. » Avec le Festival international du cinéma en Abitibi-Témiscamingue, le Festival de musique émergente et le Festival du documenteur, Rouyn-Noranda, cité étudiante, affiche depuis des décennies une effervescence culturelle unique. Mathieu Bureau espère profiter de cette tradition culturelle tout en misant sur un service personnalisé. « Je suis à l’écoute de mes clients et des titres qu’ils aimeraient trouver sur mes tablettes. »


Au bout du compte, il émerge de cet échantillonnage disparate et pas du tout scientifique d’entrepreneurs cinéphiles un point commun : une passion plus forte que les pronostics négatifs qui opposent en somme le romantisme au pragmatisme. Compte tenu des nouvelles réalités du marché, le consommateur cinéphile peut se considérer comme chanceux qu’une telle option lui soit encore offerte. Pour peu qu’il consente à mettre le nez dehors…


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Collaborateur

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