Dans les rivières souterraines de Montréal - Retour aux sources des villes

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	L’ancienne rivière Saint-Pierre, alimentée par le lac à la Loutre complètement disparu sous la gare de triage Turcot, débouchait en face de l’île des Sœurs.</div>
Photo: Andrew Emond (Catbird Productions inc.)
L’ancienne rivière Saint-Pierre, alimentée par le lac à la Loutre complètement disparu sous la gare de triage Turcot, débouchait en face de l’île des Sœurs.

Une île, une ville et mille rivières. Montréal regorge de trésors riverains bien sûr, mais aussi de rivières… souterraines, littéralement ensevelies par le développement urbain. Le documentaire Rivières perdues, qui ouvre le festival Planet in Focus, à Toronto cette semaine, raconte l’histoire passée, présente et à venir des cours d’eau urbains oubliés.

Avant de devenir la ville aux cent clochers, Montréal était déjà « une ville de ponts » tellement elle comptait de rivières et ruisseaux, souligne Katarina Soukup, des Productions Catbird, à qui on doit le documentaire. Certains connaissent déjà la petite Saint-Pierre, puisque Montréal est née sur la pointe qu’elle formait en se jetant dans le fleuve, la Pointe-à-Callières, qui a donné son nom au musée d’archéologie qui s’y dresse. Mais il y a aussi la Saint-Martin qui prenait source au mont Royal, puis traversait les quartiers d’Outremont et du Plateau pour longer, plus bas, la rue Saint-Antoine. Et la grande Saint-Pierre, alimentée par le lac à la Loutre complètement disparu sous la gare de triage Turcot, jusqu’à déboucher en face de l’île des Soeurs.


Leur enfouissement, loin d’être propre à Montréal, découle de l’histoire urbanistique au début de l’ère victorienne, époque où les rivières et ruisseaux, pollués par l’industrialisation galopante, sont devenus dangereux d’insalubrité. La ville au temps du choléra…


« Avec les technologies de l’époque, la solution qui se présentait était de les recouvrir », confie Caroline Bâcle, réalisatrice de Rivières perdues. Plusieurs villes industrielles, dont Montréal et Toronto, ont d’ailleurs adopté le système de canalisations (fermées et distinctes pour les eaux usées) conçu par l’ingénieur civil britannique Joseph Bazalgette, comme l’évoque le documentaire.


« C’était intéressant de découvrir à quel point c’est une histoire commune, poursuit la réalisatrice. On a décidé de suivre l’histoire de six rivières dans cinq villes du monde qui reflètent l’évolution de notre perception des rivières dans la ville, de l’environnement naturel et urbain. »


Car les canalisations suburbaines montrent aujourd’hui des signes de vieillissement. L’affaissement d’un pan de la rue Sainte-Catherine dû à un bris d’égout, en juin dernier, en témoigne. Inondations, refoulements : avec la préoccupation environnementale grandissante vient l’idée de redonner vie à certaines de ces rivières enfouies.


Un retour aux sources des villes, dont la réouverture du canal de Lachine à la navigation en 2002 est un bel exemple à Montréal. Mais d’autres démarches vont beaucoup plus loin.


Pour prévenir les inondations, Londres entend remettre 15 km de rivières à la lumière, selon un plan d’action de 2009 (voir l'évolution de la restauration). L’équipe de Mme Bâcle a notamment visité des sites le long de la Quaggy River. Et l’égout de la Tyburn, sous le centre-ville, pour documenter l’histoire industrielle des cours d’eau.


« À Séoul, en Corée, la rivière [Cheonggyecheon] était enfouie sous une autoroute de six voies ; elle coule maintenant sur six kilomètres en plein centre-ville », raconte Mme Soukup.


La résurrection (en cours) de la rivière Saw Mill de Yonkers, au nord du Bronx, fait partie du plan de revitalisation de l’ex-ville fantôme industrielle. À Toronto, des architectes ont proposé de redonner vie à certains segments du Garrison Creek en créant des étangs et ruisseaux le long de son ancien parcours pour réduire les refoulements d’égouts.


« On peut parfois créer des parcs et des bassins qui agissent comme des éponges et absorbent les surplus d’eau » au lieu de créer systématiquement des bassins de rétention, note la productrice.


Le plus hypothétique cas montréalais est défendu par l’architecte Juliette Patterson et l’urbaniste Jean Décarie : créer un étang sur le parcours de la rivière Saint-Pierre, dans le parc Gédéon-de-Catalogne, souvent inondé jusqu’à ce que l’on construise un bassin de rétention dans les années 1990.


« Non seulement ça aide à prévenir les inondations, mais cela a un impact pour la population locale qui apprécie davantage son environnement urbain », fait valoir la réalisatrice.


Rivières perdues s’enracine dans la superbe série de photographies Under Montreal d’Andrew Emond. Le documentaire met aussi à contribution l’oeuvre des explorateurs urbains dans la découverte de ces rivières.


Caroline Bâcle conclut en nuançant. « Ce n’est pas un film militant. Dans certains cas, les rivières sont perdues à jamais. Pour moi, c’est un éveil à d’autres façons d’envisager des problèmes urbains. »

9 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 6 octobre 2012 10 h 29

    Rivière Côte-des-Neiges

    Quelqu'un a-t-il des infos sur la rivières qui descendait du mont Royal, coulait à travers la côte des Neiges et se jetait dans la rivière des Prairies où se trouve maintenant le parc Rimbaud (avec son petit estuaire), à Cartierville?

    • Luc Lemire - Inscrit 8 octobre 2012 20 h 54

      Pour ceux que ça pourrait intéresser je recommande l'excellent ouvrage portant entre autres choses sur les nombreux cours d'eau qui couvraient l'Ile de Montréal à l'arrivée des premiers colons: "Onon:ta' - Une histoire naturelle du mont Royal" de Pierre Monette publié chez Boréal en 2012. Ce livre parle aussi abondamment de la présence amérindienne antérieure à la nôtre et comme il le dit: "Le paysage parle aux Premières Nations et parle d'elles, et continue à le faire même lorsqu'elles n'y sont plus". L'onon:ta' des Ochehagas persiste à parler pour eux."

  • Françoise Breault - Abonnée 6 octobre 2012 11 h 24

    A faire rêver

    J'imagine le décor si ces 5 rivières bordées d'arbres coulaient à travers Montréal, comme ce serait joli... A faire rêver...

    En souhaitant que les développements futurs prennent davantage en compte la nature.

    • Sylvain Auclair - Abonné 7 octobre 2012 08 h 59

      Merci.

  • Jean-Pierre Brodeur - Inscrit 7 octobre 2012 03 h 54

    Le ruisseau Raimbault

    Cher Monsieur Auclair,
    Probablement comme vous, j'ai d'abord écrit «ruisseau Rimbaud» en rêvant au poète maudit de la littérature française du XIXe siècle. C'eût été trop beau! Mais l'histoire de ce ruisseau est aussi sinon plus intéressante encore que la poésie.
    J'ai appris la vraie graphie lors du regroupement de deux secteurs de la région de Montréal de l'Association des retraitées et retraités de l'éducation et des autres services publics du Québec (AREQ): anciennement les secteurs de la Montagne et de Sainte-Croix. Au site du secteur du Ruisseau Raimbault, on peut en apprendre beaucoup sur l'origine du nom.
    http://duruisseauraimbault.areq.ca/
    Madame Viviane Lacroix, la secrétaire du nouveau secteur, a écrit un très intéressant article sur le ruisseau Raimbault qui, prenant sa source sur le Mont-Royal, coule jusqu'à l'arrondissement Saint-Laurent pour se jeter dans la rivière des Prairies en traversant le territoire des deux anciens secteurs regroupés. «Le nom de ce ruisseau Raimbault, lien géographique entre nous, a été adopté à l’unanimité pour identifier notre secteur.» d'écrire Mme Lacroix.
    Au temps de la Nouvelle-France quand les Sulpiciens étaient les seigneurs de l'île de Montréal, qui était donc ce monsieur Raimbault (1671-1740))? Mme Lacroix écrit que «Le répertoire historique des toponymes montréalais nous apprend que Pierre Raimbault est propriétaire de nombreuses terres à Saint-Laurent, concédées par les Sulpiciens à la côte Notre-Dame-des-Vertus. En plus d’être un homme cultivé et d’avoir de nombreux enfants, il est un citoyen engagé dans les affaires publiques.»
    Aujourd'hui ce ruisseau coule malheureusement dans des canalisations souterraines sur presque toute sa longueur. Raymonde Leboeuf qui a vécu par le passé tout près du ruisseau fait un témoignage touchant: «au 314 Chemin-de-la-Côte-Sainte-Catherine chez les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée Conception (peut-être mieux connues en éducation comme Sœurs de la Sainte Enfance), vous vous tr

  • Jean-Pierre Brodeur - Inscrit 7 octobre 2012 12 h 25

    Le ruisseau Raimbault (suite)

    Aujourd'hui ce ruisseau coule malheureusement dans des canalisations souterraines sur presque toute sa longueur. Raymonde Leboeuf qui a vécu par le passé tout près du ruisseau fait un témoignage touchant: «au 314 Chemin-de-la-Côte-Sainte-Catherine chez les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée Conception (peut-être mieux connues en éducation comme Sœurs de la Sainte Enfance), vous vous trouverez presque au début de ce petit ruisseau encore bien conservé et jalousemant soigné par les religieuses, car traversant tout leur jardin avant de disparaître pour un moment sous les rues et maisons d'Outremont. Il y a même un petit pont parmi les fleurs, etc.»