D’amour et de songes

Mars et Avril met en scène une jeune photographe (Caroline Dhavernas), un fabriquant d’instruments de musique aux formes féminines (Paul Ahmarani) et le musicien qui en joue (Jacques Languirand).
Photo: François Pesant - Le Devoir Mars et Avril met en scène une jeune photographe (Caroline Dhavernas), un fabriquant d’instruments de musique aux formes féminines (Paul Ahmarani) et le musicien qui en joue (Jacques Languirand).

Martin Villeneuve trouve que les journalistes lui parlent trop du processus entourant son film et pas assez du contenu. On lui répond qu’il est un peu normal que Mars et Avril, qui défonce au cinéma de nouvelles portes vers le futur, captive d’abord par sa difficile gestation et par les techniques mises à contribution afin d’en venir à bout.

Sept années pour la mise au monde du Mars et Avril en question, longtemps en panne de financement. Tout a commencé il y a 11 ans avec l’aventure des deux romans-photos de Martin Villeneuve, qui ont ouvert la voie au film. Martin est le frère de Denis Villeneuve, le cinéaste d’Incendies, mais leurs carrières avancent sur des voies parallèles.


Fable futuriste dans un Montréal de 2050, 2060, Mars et Avril met en scène les amours d’une jeune photographe (Caroline Dhavernas) avec un fabriquant d’instruments de musique aux formes féminines (Paul Ahmarani) et le musicien qui en joue (Jacques Languirand) en envoûtant les femmes. Ajoutez des voyages sur Mars, la présence d’un savant cosmologue (Robert Lepage). « Il y a une muse et le vieux musicien fantasmé par tous qui, tout à coup, se trouve en face de son désir. Le film est une histoire d’amour avec la conquête de Mars et de sa face cachée. Les frontières se brouillent entre fantasme et réalité. C’est une plongée dans l’inconscient. »


Jacques Languirand travaillait déjà avec Martin Villeneuve il y a 11 ans, lors du premier roman-photo. Il n’en revient pas comment tout a été difficile pour le jeune cinéaste et comment il fut persévérant. « Ce film est un aboutissement inespéré, mais j’ai adoré mon personnage, qui est un barde de l’avenir. »


« Mes livres avaient prouvé que l’histoire existait sans artifices, poursuit le cinéaste. Ça m’a aidé à convaincre les institutions, surtout que j’avais fait avec François Schuiten — bédéiste belge des Cités obscures, entre autres, concepteur visuel de Mars et Avril — un story-board extrêmement précis. »

 

De bric et de broc


Quelque 550 plans sur environ 2000 ont réclamé des effets visuels après coup. « Une grosse job », précise sobrement Martin Villeneuve. Les acteurs jouaient la plupart du temps devant un écran vert, murs, planchers, plafonds verdâtres qui donnaient mal au coeur à Paul Ahmarani à la longue. Il est un des rares acteurs québécois à avoir déjà tâté de cette technique dans Un capitalisme sentimental d’Olivier Asselin.


À ses yeux, travailler devant un écran vert n’est pas si différent des codes du théâtre, où il faut imaginer un tas d’éléments. Son personnage d’amoureux, mais aussi de deus ex machina, lui est apparu pétri de contradictions. « Entre l’affection que lui inspire son ami musicien et le fait qu’il le manipule, il y a quelque chose du désespoir de cette époque de demain », dit-il.


Caroline Dhavernas dit trouver touchante la figure d’Avril. « Mon personnage appartient à une époque où tout va vite. Elle essaie de décortiquer le mouvement. Et c’est Avril, la jeune du couple auprès du vieux sans expérience de l’amour, qui se révèle une vieille âme. »


Mars et Avril, qui fut financé en deux temps, a failli ne jamais voir le jour. « Robert Lepage avait promis de le produire, mais il a décidé d’arrêter le cinéma et a fermé sa boîte de production en 2006. Benoît Beaulieu [également directeur photo] et Anne-Marie Gélinas l’ont produit, et on a fait un premier montage du film sans les effets visuels et sonores, ni la postsynchro. Il fallait doubler le budget du film pour le compléter. Robert Lepage et Téléfilm Canada ont réuni les fonds. Sans le troc et les dons, c’eût été mission impossible. »


Vision globale, spécialiste d’effets spéciaux, est devenue partenaire financier. Carlos Monzon, qui avait travaillé pour Spielberg, Lucas, etc., a supervisé une équipe de 60 personnes du côté des effets visuels, avec un budget de misère.


Les romans-photos donnaient la vedette aux mêmes acteurs que dans le film, à l’exception de Marie-Josée Croze, qui ne pouvait se libérer pour le tournage, remplacée donc par Caroline Dhavernas. Robert Lepage n’était pas disponible non plus, mais son personnage de savant immortel fut filmé avant les autres, son visage capté en hologramme.


« Ça compliquait les choses, explique Martin Villeneuve. Car un autre acteur, Jean Asselin, directeur du Théâtre Omnibus qui enseigne la gestuelle du mime, devait lui prêter son corps, avec les mouvements correspondants à ceux de la tête flottante. Ce fut un casse-tête pour le monteur. »


Le budget limité (officiellement 2,3 millions) a rejailli sur les accessoires et les costumes, collés au passé avec du matériel de récupération. Seuls les décors virtuels pouvaient être complètement inventés. « Mais on a inséré des éléments du Montréal actuel : la tour de l’Horloge, la Biosphère placée au sommet d’une tour, etc., afin de conserver une homogénéité d’ensemble. »


Quant au compositeur Benoît Charest (Les triplettes de Belleville), Martin lui a dit qu’il devait trouver les sons d’un grand musicien du futur qui joue de la musique géniale. Tout un programme ! « Mais le futur est tissé du passé. J’ai choisi le métissage, en retournant en arrière dans les années 40 et 50, une époque d’optimisme qui inventait des nouveaux sons, mêlant aussi des chorales à la Bach, un peu d’électronique, du jazz, des sons lunaires. »


Dans l’avenir, Martin Villeneuve aimerait faire un autre roman-photo Mars et Avril, mais en remontée du temps. Il travaille aussi au projet de film Aquarica sur des images de synthèse, issu de l’univers des bédéistes belges Benoît Sokal et François Schuiten. Le film serait alors une grosse coproduction entre le Canada, la France et les États-Unis. En attendant, il croise les doigts et rêve de rallier tous les publics avec son Mars et Avril, lancé d’abord à Karlovy Vary et qui gagnera les salles du Québec le 12 octobre.