La guerre des autres

Inch’Allah pose un regard troublé sur les réalités complexes du Moyen-Orient.
Photo: Séville Inch’Allah pose un regard troublé sur les réalités complexes du Moyen-Orient.

Cinéaste fort remarquée du Ring, Anaïs Barbeau-Lavalette, qui se déployait entre documentaire et littérature, n’avait pas réalisé de long-métrage depuis 2007. Dire qu’Inch’Allah, d’abord lancé à Toronto, était attendu relèverait de l’euphémisme.

La démarche de la cinéaste se relie d’ailleurs à son documentaire Si j’avais un chapeau, tourné en partie auprès d’enfants de la Palestine, à son recueil de chroniques Embrasser Yasser Arafat, comme à son making of du film Incendies de Denis Villeneuve. Anaïs a beaucoup fréquenté la Palestine, appris l’arabe, rencontré une foule de personnes du côté israélien autant que palestinien.


Inch’Allah pose un regard troublé sur ces réalités complexes du Moyen-Orient. Son héroïne, Chloé (Évelyne Brochu), une obstétricienne québécoise déchirée par des problèmes de conscience, travaille en Palestine mais vit en Israël et s’indigne de plus en plus devant les injustices dont les Palestiniens sont victimes.


On salue les personnages secondaires des enfants palestiniens, qui traversent le champ comme des âmes porteuses de l’espoir ou de la démence de l’humanité, sur de belles images tournées caméra à l’épaule. Comme on salue aussi le réalisme des décors construits en Jordanie, mur et check point compris. Anaïs Barbeau-Lavalette pose un regard très féminin et délicat sur son sujet, quasi impressionniste, avec de bons côtés (la sensibilité du ton, la fluidité du montage) et des faiblesses : une structure qui tient sur un fil ténu, trop mince et surtout trop diffus pour supporter l’armature de ce drame.


Évelyne Brochu, en Chloé, bonne actrice au demeurant (Frisson des collines, Café de Flore), paraît ici étrangement atone, livrée en gros plans inexpressifs, tenue en bride par Anaïs. Or le spectateur aurait dû s’attacher à cette figure centrale pour entrer de plain-pied dans le cheminement d’une héroïne qui sombre à pic. On ne participe vraiment à sa détresse qu’à travers une conversation sur Skype avec sa mère au Québec (Marie-Thérèse Fortin) ; le pont entre les continents étant plus chargé émotivement dans le film que celui des peuples en guerre sur ce sol rougi.


Par ailleurs, des explosions de violence, mal chevillées à l’esprit général, déconcertent. Inch’Allah débute par une explosion dans un café en Israël, événement résolu en conclusion. On comprend ou non que le film trace l’itinéraire d’une dérive terroriste ou d’une mule aveugle, mais est-ce bien le message justificatif qu’a voulu lancer la cinéaste ?


Sa volonté de donner la parole à chacune (les femmes sont en vedette) devant la dynamique d’enfer qui sévit des deux côtés du mur et au check point rend son point de vue moins clair. Doit-on s’impliquer dans une guerre qui n’est pas la sienne ? demande avec justesse le film. Chloé le fera pourtant, multipliant en général les gaffes, dansant le soir à Tel-Aviv avec son amie juive (Sivan Levy), s’occupant le jour des femmes enceintes à Ramallah, dont sa nouvelle amie palestinienne Rand (Sabrina Ouazani) et son frère militant, qui devient son amant. Tant Sivan Levy que Sabrina Ouazini dégagent un charisme qui manque ici à Évelyne Brochu. On aurait aimé en apprendre davantage sur leur compte, mais ces caractères sont peu développés.


En ce sens, Incendies de Villeneuve, un film comme Intervention divine du Palestinien Elia Suleiman, et surtout Free Zone de l’Israélien Amos Gitai, avec des structures très marquées, parvenaient mieux à rendre l’esprit schizophrénique de cette poudrière. Ce qui n’enlève pas à Inch’Allah sa grâce frémissante, mais l’empêche d’accéder à une charge puissante.

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Bande-annonce de Inch’Allah

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