Les démons du pouvoir

Après s’être attaqué à Hitler, Staline et Hiro-Hito, le maître russe Alexandre Sokourov s’en prend courageusement au chef-d’œuvre de la littérature allemande Faust, de Gœthe.
Photo: FunFilms Après s’être attaqué à Hitler, Staline et Hiro-Hito, le maître russe Alexandre Sokourov s’en prend courageusement au chef-d’œuvre de la littérature allemande Faust, de Gœthe.

Faust constitue le dernier volet d’une tétralogie que le cinéaste russe Alexandre Sokourov a consacrée aux effets corrupteurs du pouvoir. Ainsi, après Hitler (Moloch), Lénine (Taurus) et Hirohito (Le soleil), au tour de Méphistophélès d’entrer dans la danse macabre. En l’occurrence, on ne saurait imaginer meilleure conclusion. Le paradoxe de Faust, qui cherchait à découvrir l’emplacement de l’âme humaine mais ne parvint qu’à perdre la sienne, illustre en effet à merveille la maxime selon laquelle il faut prendre garde à ce que l’on souhaite. Faust voit son voeu exaucé ; or, il perd non seulement son âme, mais sa raison. Investi d’un pouvoir illusoire par Mauricius (un Méphistophélès que n’aurait pas dédaigné David Lynch), Faust poursuit le lumineux objet de son désir, mais il ne peut échapper à ses démons.


Gagnant du Lion d’or à la Mostra de Venise l’an dernier, Faust fut filmé, hormis la scène finale, en format carré (1.37 : 1), avec coins arrondis. À l’intérieur de ce cadre vieillot se succèdent des tableaux d’une beauté monstrueuse inspirés tantôt par Matthias Grünewald, tantôt par Caspar David Friedrich. Comme dans le diptyque de Sokourov Mère et fils/Père, fils, l’influence d’Andreï Tarkovski flotte alentour, spectre diffus.


C’est un univers déliquescent, putride et fou que propose Alexandre Sokourov. Le monde qu’il dépeint est en proie à la décomposition, comme les corps qui échouent sur la table du docteur Faust. Le verbe empoisonné, le regard délétère, Mauricius fait de Faust un pantin consentant. En cela, les tirades cyniques du premier sur la nature méprisable de l’humanité paraissent au final se vérifier. Mais au fond, qui mieux que le diable corrupteur peut commenter la qualité de son oeuvre ?


 

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