Appelez-le Gaston!

Le jeune réalisateur Antonio Pierre de Almeida
Photo: François Pesant - Le Devoir Le jeune réalisateur Antonio Pierre de Almeida

«C’est drôle, je l’appelle Gaston maintenant, c’est devenu un pote ! », déclare avec amusement le jeune réalisateur Antonio Pierre de Almeida au milieu du Café Cherrier, un de ces lieux à deux pas du carré Saint-Louis où la voix tonitruante du poète Gaston Miron a sûrement fait trembler les murs. Il y a bien longtemps maintenant qu’ils ne l’ont plus entendue, surtout depuis sa mort en 1996.

Pourtant, sa poésie n’a jamais été aussi vivante, minutieusement scrutée par le poète Pierre Nepveu dans une imposante biographie (La vie d’un homme, Boréal), et chantée sur tous les tons, notamment par Chloé Sainte-Marie et, à partir de 2008, douze hommes rapaillés, et pas les moins talentueux : Richard Séguin, Michel Faubert, Yann Perreau, Jim Corcoran, Martin Léon, Daniel Lavoie, etc.


Antonio Pierre de Almeida était en quelque sorte « le treizième » de ce clan, mais le plus discret, au point que le maître d’oeuvre de cette renaissance, Gilles Bélanger, le surnommait « l’homme de l’ombre qui faisait de la lumière ». C’était d’ailleurs nécessaire pour mener à bien le documentaire Rapailler l’homme, un regard sur les artisans du disque Douze hommes rapaillés, mais surtout une vision personnelle du passé et du présent de Gaston Miron : la puissance évocatrice de ses mots, le caractère visionnaire de ses écrits, sa pertinence dans le Québec actuel.

 

Voyageur infatigable


Pour le cinéaste d’origine libanaise et portugaise, né à Beyrouth et longtemps voyageur infatigable grâce à deux parents qui ne tenaient jamais en place (ils passeront quatre ans au Québec dans les années 1980 avec leur fils), Miron est plus que jamais d’actualité, sur papier comme en musique. « C’est un sujet universel, affirme ce citoyen du monde maintenant bien établi à Montréal. Que L’homme rapaillé soit traduit en arabe et aussi en hébreu prouve sa grandeur, son ouverture. Car il n’est pas seulement question du pays, sujet dont il n’avait jamais peur de discuter, mais de la famille, de la langue, de l’amour, de l’identité. »


Autant de sujets qui ont passionné les interprètes qui ont défilé à tour de rôle en studio, tous dirigés par Louis-Jean Cormier, figure centrale du groupe Karkwa et fil narratif du documentaire. « Je me suis servi de leur notoriété pour faire connaître Gaston Miron, pour qu’ils nous révèlent ce qu’ils savaient de lui, mais aussi ce qu’ils ont appris. Et c’était émouvant de voir à quel point ils étaient corps et âme avec ce projet. Ils s’interrogeaient sur chaque mot, car ils craignaient de faire dire à Miron quelque chose qu’il n’a pas dit. » Le cinéaste avoue d’ailleurs qu’il en savait lui-même bien peu sur le fondateur des Éditions de l’Hexagone avant de commencer le tournage de cette longue aventure amorcée en 2008.


Aujourd’hui, il connaît son Miron sur le bout des doigts et ne cache pas que les mots du poète l’ont « chamboulé », particulièrement ceux chantés par Louis-Jean Cormier dans La route que nous suivons : « au nord du monde nous pensions être à l’abri/loin des carnages de peuples/de ces malheurs de partout qui font la chronique/de ces choses ailleurs qui n’arrivent qu’aux autres ».« Ce poème-là m’a beaucoup touché car il annonçait bien des horreurs de notre temps, et avant le 11 septembre 2001. Et si Miron était encore parmi nous, il aurait été aux marches de 22 mars et du 22 avril. C’est pour ça que j’y suis allé avec ma caméra, pour faire des parallèles entre les problématiques d’autrefois et celles d’aujourd’hui. »


Souvent immobile et silencieux dans un des deux cubicules du studio qui a vu la naissance de ces chansons aux textes à la beauté impérissable, Antonio Pierre de Almeida devait souvent se répéter ce bon mot de Miron : « La poésie se trouve souvent là où on croit qu’elle n’est pas. » On sait d’ores et déjà qu’elle se posera dès vendredi prochain sur un des écrans du cinéma Excentris, ainsi qu’au Clap, à Québec.


 

Collaborateur

1 commentaire
  • Gilbert Talbot - Abonné 8 septembre 2012 11 h 25

    Après Miron, la poésie de l'asphalte, des crânes qui craquent

    Je ne pense à rien, moi.
    Je fais de la politique.
    Je pourchasse un maire raciste.
    Je manifeste dans la rue.
    La police nous rent’ dans l’cul
    Pourquoi ?
    À cause d’la loi.
    D’la loi des matraques.
    des crânes qui craquent

    C’est la poésie de l'asphalte
    Des slogans, des chants
    Pas le temps
    Pour l'amour.
    Désolé.
    J'ai déjà donné.
    Fourbissez, fourbissez, vos armes
    La raison tonne en son cratère,
    C'est la lutte finale,
    Contre la bourgeoisie,
    1% de voleurs, bandits à cravates,
    Faiseurs d'empire,
    Ça rempire
    Pas juste en Syrie,
    Chez nous aussi.

    La foudre de Jupiter
    Circule dans mes neurones,
    L'épée de Damoclès
    Plane au-dessus de nos têtes;
    La Dame du Lac a mis Excalibur en vente
    Aux enchères de Londres,
    Avec le Saint- Graal.
    Le grand Meaulne a acheté le lot.
    Je m'en vais
    Dans des marais
    De gens mauvais.
    «Bozo le fils du matelot
    Est revenu
    C’est bien entendu !»
    [Félix Leclerc]