Festival des films du monde - Liv Ullmann avec Bergman dans ses valises

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	«J’ai fait beaucoup d’autres choses dans ma vie, joué à Broadway, tourné pour plusieurs cinéastes, mais je traînais le nom de Bergman dans mes valises», dit Liv Ullmann.</div>
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
«J’ai fait beaucoup d’autres choses dans ma vie, joué à Broadway, tourné pour plusieurs cinéastes, mais je traînais le nom de Bergman dans mes valises», dit Liv Ullmann.

Elle a un beau sourire, Liv Ullmann, et dégage une humanité, une chaleur qui illuminent la pièce. Une vérité aussi. Mercredi, elle précisait que la plus grande leçon léguée par Ingmar Bergman fut de ne jamais mentir à l’écran, de garder la note juste, aussi d’apprendre à faire confiance.

La veille, l’actrice norvégienne avait rencontré le public d’ici en constatant, étonnée et ravie, que les Montréalais ne lui posaient pas de questions. Ils témoignaient spontanément de leur vie, se reconnaissant en elle et dans ses rôles. « Ça prouve que Bergman touche en profondeur le coeur des gens. »


Mais comment Liv Ullmann pourrait-elle échapper à l’ombre du maître suédois ? Non seulement elle joua dans sept de ses chefs-d’oeuvre, de Persona à Sarabande en passant par Scènes de la vie conjugale, Cris et chuchotements, Sonate d’automne, etc., mais elle partagea sa vie cinq ans durant, lui donna une fille et demeura jusqu’au bout une amie, une âme soeur. Sans compter les deux scénarios de Bergman qu’elle porta à l’écran : Entretiens privés et Infidèles.


Or voici qu’est projeté au FFM le documentaire Liv Ingmar du Britannique Dheeraj Akolkar remontant le cours de leurs tumultueuses amours. Ce film captivant est truffé de documents d’archives : extraits de films, images de leur vie, etc. Liv Ullmann y lit en voix hors champ des passages de son livre Changing, recueil de confidences. « Sinon, j’ai accordé deux jours d’entrevues pour ce documentaire. À vrai dire, on me sollicitait depuis des années pour témoigner de notre histoire à l’écran, et je refusais. Mais le film se serait tourné sans moi de toute façon et j’ai fini par l’accepter comme un cadeau. » Elle est retournée en Suède sur l’île de Faro, qui abrita leur passion, leur gloire et leur détresse, retrouva un ours en peluche et des pans de mémoire.


Ses liens avec Bergman ont débuté sur le plateau de Persona au milieu des années 1960. « Il trouvait que je ressemblais à Bibi Andersson, avec qui j’étais déjà amie, et voulait nous diriger toutes les deux. Mais on ne comprenait pas trop l’histoire. Les films de Bergman se faisaient beaucoup après le tournage. Il trouva par hasard sur sa table de montage l’idée de superposer nos visages. » Le coup de foudre s’était mis de la fête et ils quittèrent leurs conjoints respectifs pour vivre ensemble.


Liv Ingmar témoigne entre autres de la tyrannie de Bergman, jaloux chronique qui l’empêchait de sortir avec des amis de son âge. Elle avait au départ 25 ans et lui 46. Un monstre au quotidien, le maestro suédois ? « Un cannibale, répond-elle, comme tous les cinéastes. J’avais mon propre caractère difficile, mais il possédait le pouvoir en tant qu’homme et en tant qu’aîné. L’époque jouait. Ça remonte aux années 1960. Violent physiquement ? Non, mais psychologiquement, oui. Jamais toutefois je ne me suis sentie en prison dans l’île de Faro à ses côtés. J’étais une jeune femme heureuse et enjouée, à qui il faisait jouer des rôles de névrosée. »


Ils n’auront tourné que deux films avant leur séparation : Persona et L’heure du loup, restant liés sur les plateaux et au bout du fil. « Si j’ai pu me déployer comme actrice, c’est parce qu’il m’a donné confiance en moi. Les meilleurs cinéastes ne sont pas directifs. Ils laissent à leurs interprètes de l’air pour respirer. »


Juste avant sa mort, pour la première fois de sa vie, elle a nolisé un avion, sentant sonner l’heure des adieux. Il disparut le jour même, le 30 juillet 2007. « Après son départ, j’ai donné 86 de ses lettres à un fonds d’archives, tout en conservant des copies, que j’ai relues pour le film. Ce fut très souffrant, mais très beau aussi. Il m’écrivait : “Nous nous sommes donné mutuellement la vie. Quelle importance si ce fut douloureux ?” N’est-ce pas magnifique ? »


Ce documentaire, Liv Ullmann déclare qu’elle n’aurait jamais songé à le faire ainsi, en opposant des scènes des films de Bergman au quotidien de leur vie. « Un seul de ses films est vraiment basé sur nos relations, assure-t-elle. Pour Scènes de la vie conjugale, il avait trouvé et gardé mon journal. Et j’ai découvert sur le plateau que je jouais sur mes propres mots. »


« Ingmar eut deux alter ego : d’abord Max von Sydow, puis moi-même. » Il parlait d’elle comme de son stradivarius. Liv Ullmann entretint de son côté deux vraies relations privilégiées ; avec Bergman et avec Bibi Andersson, sa partenaire de Persona, aujourd’hui malade. « J’ai fait beaucoup d’autres choses dans ma vie, joué à Broadway, tourné pour plusieurs cinéastes, mais je traînais le nom de Bergman dans mes valises.»


Elle ne chôme pas, Liv Ullmann, se prépare à mettre en scène Une maison de poupée d’Ibsen sur Broadway, à porter à l’écran Mademoiselle Julie d’August Strindberg. « Alors je remercie Ingmar de traîner dans mes valises. Pourtant je vais vous avouer quelque chose. Le meilleur cinéaste qui m’a fait jouer, c’est un autre Suédois moins connu, Jan Troell, qui travaille comme un peintre. » Elle apparut entre autres dans ses deux meilleurs films : Les émigrants et Le Nouveau Monde.


Troell arrive d’ailleurs au FFM aujourd’hui, car son dernier film, The Last Sentence, sera présenté en compétition cette fin de semaine. « Vous lui direz que je le considère comme le meilleur ? insiste Liv Ullmann. - Promis ! »

1 commentaire
  • Georges Lalande - Inscrit 30 août 2012 11 h 54

    Quelle muse touchante et quel personnage!

    Merci à Odile tremblay de m'avoir permis de mieux connaitre cette exceptionnelle comédienne.J'avais constaté par moi-même cette grande qualité de Liv Ullman d'être vraie devant la caméra, mais se le faire rappeler par le grand maitre Bergman me fait davantage aimer Liv Ullman. Je suis l'un de ceux qui reconnait en Ingmar Berman les traits d'une personne de génie qui aurait pu être un Canadien français, tant il suscitait de ressemblance avec des gens d'ici qui ont nourri mon enfance. Je ne connais pas Jan Troell, mais après avoir entendu la requête de Liv Ullman à qui je ne sairais résister, j'irai voir " The last sentence.

    Georges Lalande, Québec