FFM - Le Grand Prix des Amériques au Cordon de Markovic

L'année a été difficile pour le Festival des films du monde, mais les choix du jury, du moins, furent avisés. C'est l'excellent Cordon (Kordon) du Serbe Goran Markovic qui a remporté hier le Grand Prix des Amériques au 27e FFM. Ce film, remarquablement réalisé, posant un regard sans complaisance sur un groupe de policiers brutaux chargé de réprimer en 1997 les manifestations anti-Milosevic, était une oeuvre de puissance, de rigueur et de lucidité.

Gaz Bar Blues du Montréalais Louis Bélanger, tendre et vibrante incursion dans l'univers masculin d'une station-service, récoltait de son côté le Grand Prix spécial du jury. Présenté en ouverture du festival, seule oeuvre québécoise en lice, le film avait constitué un vrai coup de coeur public et critique. À lui aussi, le prix du film canadien le plus populaire (octroyé par votes publics). Mais Gaz Bar Blues arrive en seconde position pour le prix Air Canada (donné aussi par vote populaire aussi pour des films de toutes origines) après Quatrième étage de l'Espagnol Antonio Mercero. Plus étonnant, le film de Bélanger récoltait également le Prix oecuménique, sans doute à cause de sa portée humaine. C'est la première fois que le jury oecuménique prime une oeuvre nord-américaine dans ce festival. Le FFM porte chance au talentueux Louis Bélanger, puisque son premier long métrage Post Mortem y avait déjà récolté en 1999 le prix de la mise en scène.

Le jury présidé par les cinéastes Jan Troëll et Andrzej Zulawski a offert hier un bon palmarès. Tous les favoris de la course sont primés, à l'exception de La Rencontre du Turc Ömer Kavur, grand oublié de la course.

Non seulement a-t-il reçu par suffrages populaires le prix Air Canada, mais le charmant Quatrième étage (Planta 4a) de l'Espagnol Antonio Mercero s'est vu décerner par le jury celui de la mise en scène.

Malgré ses concessions commerciales, ce film nous entraînait avec humour et émotion dans un hôpital où de jeunes garçons cancéreux faisaient les 400 coups.

Lors de cette édition, la filière balkanique, nourrie et inspirée par les drames de l'ancien régime, a offert des oeuvres particulièrement réussies. Rien d'étonnant au fait que le second film serbe en compétition, Le Professionnel de Dusan Kovacevic, explorant par l'absurde le zèle des anciens agents des services de renseignements, ait récolté hier le laurier du meilleur scénario, tant il reposait sur une bonne histoire. Dusan Kovacevic est loin d'en être à ses premières armes dans l'écriture de scénarios. On lui devait déjà celui d'Underground de Kusturica, palmé d'or à Cannes. Le Professionnel a aussi reçu le prix de la Fipresci (décerné par la critique internationale).

Damant le pion à Serge Thériault dans Gaz Bar Blues, c'est Sylvio Orlando, drôle et émouvant dans Le Siège de l'âme (Il Posto dell' anima) de l'Italien Riccardo Milani qui a récolté le prix de la meilleure interprétation masculine. Cette comédie sur fond d'engagement syndical imposait son univers de solidarité et d'humour.

Du côté des femmes, Marina Glezer, pleine de charisme dans Le Petit Polonais (El Polaquito) de l'Argentin Juan Carlos Desanzo, repartait avec le laurier de l'interprétation féminine. Elle y incarnait une jeune fille de la rue poussée à la prostitution tout en demeurant vivante, rieuse et amoureuse.

Le jury a offert le prix de l'innovation (nouveau laurier appelé à revenir récurrent) au très beau Les Intermittences du coeur de l'Italien Fabio Carpi. Fait amusant: la palme de l'innovation couronne le travail d'un vétéran de 78 ans. Fabio Carpi aborde avec finesse et mélancolie la fin de parcours d'un réalisateur âgé, hanté par ses souvenirs, qui prépare un film sur la vie de Proust et se laisse happer par le cours de sa mémoire involontaire.

Le film roumain Bénie sois-tu, prison de Nicolae Margineanu, mêlant finement le mysticisme à une expérience carcérale, a remporté le prix de la meilleure contribution artistique. Il reçoit aussi le deuxième prix oecuménique.

Dans le champ des courts métrages, les deux meilleures oeuvres ont été primées. Rien à redire aux choix du jury. Vie et mort d'un instant d'ennui du Français Patrick Bossard, désopilante satire d'un certain cinéma hexagonal trop obscur, a obtenu le premier prix. Il a reçu aussi la palme de la Fipresci au meilleur court métrage. In Bed with My Books de l'Américain Michael Bergmann, incursion désopilante dans l'univers de femmes vieillissantes, récoltait de son côté le prix du jury.

Le prix Fedex du court métage canadien le plus populaire est allé à Cherry Fruitbread de Laura Turek avec deuxième prix à Îlot de Nicolas Brault.

Le jury des premières oeuvres présidé par Samira Makhmalbaf a décerné son zénith d'or à J'ai toujours voulu être une sainte de la Luxembourgeoise Geneviève Mersch, son zénith d'argent à Dogs in the Basement de l'Américaine Leslie Sharing et son zénith de bronze à Moving Malcolm du Canadien Benjamin Ratner.

Cette année, toutes sortes de lauriers se sont rajoutés par catégories, octroyés au vote public. Ces nouveaux prix sont intitulés zénith comme pour le jury des premières oeuvres, ce qui embrouille tout le monde. Quoi qu'il en soit, le zénith pour l'Europe est allé à Kopps du Suédois Josef Fares, celui pour le Canada à The Delicate Art of Parking de Trent Carlson, celui pour les États-Unis à Die Mommie Die de Mark Rucker et celui pour l'Amérique latine à Cleopatra de l'Argentin Eduardo Mignogna. Dans la section Asie, c'est Mon grand père du Japonais Yoichi Higashi qui remporte la palme du public. L'Afrique reçoit un vote ex-aequo: El Kotbia (La Libraire) du Marocain Nawfel Saheb-Ettaba et Le Soleil assassiné de l'Algérien Abdelkrim Bahloul. Le percutant Alexandra's project de l'Australien Rolf de Heer reçoit le prix pour l'Océanie. Quant au laurier du meilleur documentaire, il revient à Sexe de Rue de Richard Boutet, cinéaste québécois, hélas! décédé au début du FFM.

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Au cours des derniers jours du festival, on a pu voir le magnifique Retour, premier long métrage du Russe Andrey Zvyagintsev, qui a remporté samedi le Lion d'or à la Mostra de Venise. Ce récit admirable du voyage initiatique de deux jeunes garçons auprès d'un père retrouvé après douze ans d'absence, fut un des moments forts du FFM. Hier en morceau de clôture, la délicieuse animation Les Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet a laissé les festivaliers sur une note souriante.

Rappelons toutefois que le FFM a traversé une édition houleuse et fut controversé plus que jamais. Si la compétition s'est révélée dans son ensemble meilleure que prévu, le climat morose qui soufflait sur l'événement invite à de sérieuses remises en question, si ce n'est à un changement de garde. Avec un manque criant de visiteurs de prestige, le FFM est apparu en panne sèche de lustre. Une sélection trop encombrée et mal débroussaillée, des projections quasi systématiquement en retard, la moitié de l'effectif journalistique quittant le FFM en plein milieu de sa course pour s'envoler au rendez-vous de Toronto; l'atmosphère n'était pas à la franche rigolade. Le rideau vient de tomber sur ce 27e Festival des films du monde. Plusieurs s'interrogent sur son avenir. La situation est à suivre au fil des prochains mois.

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