De glaces et de ponts

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	Tournage du film Uvanga, de Marie-Hélène Cousineau et Madeline Piujuq Ivalu, à Igloolik, dans le Grand Nord.</div>
Photo: PHilippe Ruel/ Arnait Videos Productions
Tournage du film Uvanga, de Marie-Hélène Cousineau et Madeline Piujuq Ivalu, à Igloolik, dans le Grand Nord.

Igloolik – Durant l’été, c’est le jour qui n’en finit plus. Le soleil refuse de se coucher ou s’étend un peu pour mieux resurgir aussitôt. La nuit appartient aux enfants. On les entend crier et rigoler en bandes aux petites heures. Le jour, il n’y a pas grand monde à Igloolik, une fois que les petits roupillent. D’autant plus que plusieurs familles inuites sont installées dans leurs cabanes ou leurs tentes hors du village pour pêcher le phoque ou prendre un bain de nature. Igloolik est une île, au bord de l’océan Arctique en terre de Baffin. En inuktitut son nom signifie « il y a des igloos ici ». Quelque 1600 âmes et beaucoup de roc avec des maisons construites sur pilotis d’acier à cause du pergélisol difficile à forer. Des glaces flottantes nous préviennent que la notion d’été a ses limites au Nunavut. Quelqu’un me dit : « C’est le tiers-monde ici, avec des prix de Berlin. » Vrai. Un paquet de cigarettes se vend 22 $ et chacun fume à qui mieux mieux. Les maisons mériteraient d’être requinquées. Dans le Grand Nord, l’argent ne se rend pas toujours à bonne enseigne. Dans le Sud non plus d’ailleurs.

C’est ici que Marie-Hélène Cousineau et Madeline Piujuq Ivalu tournent le film Uvanga (traduisez par Moi-même). En 2008, on leur devait une première fiction, Before Tomorrow, primée à Toronto et aux Jutra, qui se déroulait dans la toundra vers 1840, à l’heure où les maladies des Blancs décimaient leurs communautés (ça continue, au fait). Uvanga est la seconde fiction produite par Arnait Video Productions, une coop de films de femmes. Marie-Hélène s’était aperçue que les sexes vivaient assez séparés chez les Inuits, d’où l’idée d’une maison de production où les femmes se sentiraient à l’aise de s’exprimer, à travers de petites vidéos d’abord, puis des documentaires via la télé et Internet. Des fictions aussi. Il n’y a pas de cinéma à Igloolik.
 
La cinéaste est Montréalaise et a vécu dix ans ici, de 1990 à 2000, avec son compagnon Norman Cohn. Elle est retournée dans la métropole depuis et la coop s’étiole un peu en son absence. Alors, ça reprend vie avec le tournage d’Uvanga. Marie-Hélène comprend un peu l’inuktitut mais ne le parle guère. Madeline ne maîtrise pas l’anglais, ni Susan Avingaq qui l’assiste ; elles parlent uniquement l’inuktitut. Pas grave ! Il y a des interprètes et le langage corporel fait le reste. Ce plateau roule en trois langues. Madeline et Susan avaient travaillé à la confection des merveilleux costumes d’Atanarjuat de Zacharias Kunuk, film lauréat de la Caméra d’or en 2001 à Cannes. Il y a une industrie audiovisuelle ici. Zach Kunuk fait des documentaires avec sa boîte Kunuk Cohn Productions (anciennement Isuma). Isuma Tv a sa chaîne en inuktitut et le contenu est diffusé aussi sur Internet. Tout est tricoté serré. Stéphane Rituit est le producteur du film sous la double bannière Arnait Video Productions et Kunuk Cohn Productions.
 
L’histoire d’Uvanga, contemporaine, raconte la venue à Igloolik d’une mère de famille monoparentale, Anna (Marianne Farley), et du petit garçon Thomas qu’elle a conçu avec un Inuit lorsqu’elle enseignait dans le Nord. Le père est mort, le grand-père a un cancer et Anna veut faire découvrir à son fiston de 13 ans ses origines. Le voici donc soudain en terre du Nunavut auprès d’un demi-frère inuit avec qui il communique en anglais, et de toute une famille dont il apprend à percer des mystères. « Le film en est un sur l’identité », précise Marie-Hélène Cousineau. Dans cette œuvre initiatique, l’enfant se transforme en homme et la mère doit lâcher prise. « Tout le monde me demande s’il s’agit d’un film autobiographique, poursuit-elle. Non, mais il y a des éléments de ma vie. » La cinéaste a adopté un garçon inuit qui l’a suivie dans le Nord durant le tournage et qui renoue également avec ses racines.
 
« C’est rare que des Inuits et des Qallunaaq [des Blancs] se retrouvent ensemble dans un film pour communiquer », estime Susan Avingaq. Elle voit le film comme un pont entre les générations aussi. Ça en prend au Nunavut.
 
Dans la Maison de Sarah au bord de l’eau, deux Inuits sont filmés. Le plus jeune (Pakak Innukshuk, qui incarnait le shaman dans The Journals of Knud Rasmussen de Norman Cohn et Zacharias Kunuk) parle à son père de son petit-fils venu du Sud.
 
Le jeune acteur Lukasi Forrest, qui joue Thomas, vit au Nanuvik québécois, à Kuujjuaq. Dans la vraie vie, il parle inuktitut et se passionne pour la chasse aux phoques. « Mais pour mon rôle, je dois faire semblant de ne maîtriser ni l’un ni l’autre. » Ça l’amuse.
 
La veille, l’équipe était allée en mer chasser et tuer un phoque. Thomas devait l’abattre, pour devenir un vrai Inuit, si je comprends bien. Le phoque fut depuis dépecé et mangé. Dans la tradition inuite, ce sont les animaux qui choisissent de nourrir les hommes.
 
Félix Lajeunesse, également directeur photo dans Before Tomorrow et The Journals of Knud Rasmussen, dit adorer la lumière arctique qui illumine le paysage durant l’été. Le plus possible, il filme Uvanga sous cet éclairage naturel, souvent caméra à l’épaule, quitte à couper les plans quand les aînés oublient leur texte.
 
Un scénario écrit, oui, mais modifié par les acteurs qui se le mettent en bouche. Et puis, la vie se mêle d’enrichir l’intrigue. Il suffit qu’une actrice inuite fasse une plaisanterie sur un mariage arrangé pour qu’elle reste à l’écran. « Un Inuit a vécu une aventure cette année, me dit Marie-Hélène. Son campement a été attaqué par une ourse blanche, qui a fait deux blessés. Et il est parvenu à tuer l’animal avec un marteau. J’aimerais qu’il raconte ça dans le film. »
 
Igloolik est un village sec (on n’y vend pas d’alcool), mais les problèmes sociaux foisonnent dans le Nord avec l’acculturation : suicides, drogue, violence familiale. Fallait-il montrer des enfants qui sniffent de la colle ou pas ? Consultées au scénario, Madeline et Susan avaient peur au début de trouver dans Uvanga un portrait cru des réalités arctiques. Mais les ignorer totalement ? Impossible. « Finalement, mieux vaut peut-être que certains problèmes soient exposés, admet Madeline. Ça peut décourager les jeunes d’en faire autant. »
 
***
 
Odile Tremblay était à Igloolik l’invitée d’Arnait Video Productions et de Kunuk Cohn Productions.
2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 3 août 2012 07 h 54

    Petite erreur géographique

    « Igloolik est une île, au bord de l’océan Arctique en terre de Baffin.  »

    L'île sur laquelle se trouve le village d'Igloolik est à proximité de la péninsule de Melville et non de la Terre de Baffin.

    Elle est située dans le bassin de Foxe, à plusieurs centaines de kilomètres de l'océan Arctique.

  • - Inscrit 3 août 2012 11 h 16

    Igloos?

    En fait non, le nom Igloolik veut dire «il y a une maison ici» car en inuktitut, igloo (écrit iglu) veut dire maison et référait aux maisons partiellement enfouies dans le sol qu'on retrouvait justement dans la région d'Igloolik. Aujourd'hui le mot «iglu» désigne un édifice ou une maison telle qu'on les connaît maintenant. Ce qu'on appelle un iglou en français se dit «igluvigat» en inuktitut et se traduit littéralement par «maison de neige».