De mémoire et de poing levé

L’homme, qui fuyait photographes et entrevues, était à la fois cinéaste, éditeur, traducteur, poète, essayiste, photographe. Sur notre photo : une femme regarde l’exposition de photographies de Chris Marker lors des 42es Rencontres d’Arles, en juillet 2011.
Photo: Agence France-Presse (photo) Gérard Julien L’homme, qui fuyait photographes et entrevues, était à la fois cinéaste, éditeur, traducteur, poète, essayiste, photographe. Sur notre photo : une femme regarde l’exposition de photographies de Chris Marker lors des 42es Rencontres d’Arles, en juillet 2011.

Il appartenait à la race des gentilshommes romantiques, arborant son idéal révolutionnaire à la caméra comme fleur au fusil, témoin planétaire de haute volée. Le cinéaste documentariste Chris Marker, derrière La jetée et Sans soleil, déjà légendaire de son vivant, vient de s’éteindre à Paris le jour même de ses 91 ans.

La mémoire, la mort qui l’aura finalement rattrapé et les injustices à dénoncer furent les grandes inspirations de son oeuvre. Cet immense globe-trotter, à l’écoute des voix et cris planétaires, n’arpentera plus nos routes de poussière.


Fantôme errant, mal connu du grand public, Chris Marker fuyait photographes et entrevues, à l’instar de Terrence Malick, et se plaisait à lancer les médias sur de fausses pistes, s’auréolant de hauts faits imaginaires et de lieux de naissance fictifs (en Mongolie, entre autres). En fait, le très discret cinéaste, qui se considérait comme un artisan, était né, sous le nom de Christian François Bouche-Villeneuve, à Neuilly-sur-Seine, près de Paris. Son oeuvre s’est entamée après le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale, où il avait combattu comme résistant parachutiste de l’armée de l’ombre.


Il nous laisse plus de 50 documentaires, sous le sceau de l’engagement, de la beauté, de la curiosité et de la passion. Marker aura dénoncé les dictatures, appuyé les luttes ouvrières et les révolutions.


Des documentaires comme Lettre de Sibérie en 1958 et Joli mai en 1963 (sur la voix d’Yves Montand), évoquant le Paris d’après la guerre d’Algérie, avaient mis la table pour son oeuvre à la fois sensible et engagée.


Son film expérimental d’anticipation et unique fiction La jetée, sur le temps et le souvenir, avec photographies en noir et blanc, l’avait en 1969 propulsé au rang des cinéastes qui marquent et innovent. Accroché aux rêves déçus de Mai 1968, son documentaire insoumis Le fond de l’air est rouge (1977), sur la voix de Jorge Semprún, brossait le profil des désenchantements et ancra son auteur dans son rôle de témoin engagé des bouleversements de son époque.


Mais c’est son remarquable et poétique Sans soleil de 1983, tourné aux quatre coins du monde en une fascinante errance de destins tissés, qui, par son lyrisme, constitua son opus magnum.

 

Influences


Notre cinéma québécois fut certes beaucoup influencé par Chris Marker, de Pierre Perrault à Michel Brault, en passant par Pierre Falardeau, mais l’empreinte de Marker fut internationale.


En 1961, son documentaire Cuba Sí !, désormais mythique, célébrait la révolution des barbudos de Castro, mais Marker s’est ensuite détaché du régime, histoire de préserver sa distance critique. En 1967, il avait participé avec Godard, Varda et Joris Ivens au collectif engagé Loin du Vietnam, contre l’intervention militaire américaine.


Marker fit ses premières armes en littérature (son roman Le coeur net,en 1949, amorçait déjà sa quête proustienne du temps perdu). Il rédigea plusieurs articles dans la revue Esprit à ses débuts, publia ensuite une biographie du dramaturge Jean Giraudoux. Cet amour du verbe en fit au septième art le chantre de la voix hors champ, plume enroulée brillamment sur images, appelée à faire école. Ses premières études en philosophie avaient aiguisé sa quête de sens. Son âme d’explorateur (il avait travaillé pour l’UNESCO), sa conscience politique aiguë, son doigté d’artiste et son érudition lui permirent de soutenir cette réflexion perpétuelle qui sut nourrir profondément cinéastes, cinéphiles et esprits curieux. « Faire des films seuls, dans un face à face avec soi-même, comme travaille un peintre ou un écrivain, n’est plus une pratique uniquement expérimentale », se félicitait-il en 1996.

 

Libre


Alain Resnais l’avait décrit comme un homme du xxie siècle avant la lettre. Chris Marker aura été une sorte de prophète de l’image déconstruite. YouTube fut son dernier terrain de jeu, parcouru avec une vraie flamme. Il avait sauté dans le train de la mondialisation et des nouvelles technologies avant tout le monde, fonctionnait en réseau. Le documentariste collabora entre autres avec Alain Resnais, Costa-Gavras et Akira Kurosawa, tissant des liens entre créateurs et technologies, décloisonnant les moyens d’expression, à la fois cinéaste, éditeur, traducteur, poète, essayiste, photographe.


Dès 1968, il avait animé un collectif d’extrême gauche, Iskra, point de rassemblement et outil de production militant poing levé, qu’il délaissera après une douzaine de films pour conserver les mains libres. Ses périples autour de la planète fleurissaient en 1966 dans Si j’avais quatre dromadaires, au titre tiré du Bestiaire d’Apollinaire. Sa cinéphilie lui fit enfanter des films biographiques sur Tarkovski et Kurosawa, dont il admirait les oeuvres sublimes.


Le multimédia lui permit de s’éclater à son aise. Sans soleil s’appuyait déjà sur l’ordinateur. Level Five, en 1996, explorait les virtualités des nouvelles technologies dans les champs du cinéma. Immemory, qui entraînait le spectateur à travers des dédales de souvenirs et de références culturelles et cinéphiliques, est né un an plus tard sur CD-ROM.


Son dernier court métrage, Leila Attacks en 2007, mettait en scène son chat chassant un rat, sur fond d’écriture Pop Art. Chris Marker fut, dans le sillage de Baudelaire, un grand ami des félins, auxquels il consacra le documentaire Chats perchés, lui aussi expédié directement sur Internet, la tribune bien-aimée de son âge d’or.