Festival international du film de Karlovy Vary - Mars & Avril à bon port

Le Festival international du film de Karlovy Vary (FIFKV) a été hier le théâtre d’une troisième première mondiale d’un film québécois en trois jours. Mars & Avril, une fantaisie de Martin Villeneuve campée dans un Montréal futuriste, prenait en effet la belle cité de Bohème à témoin après Camion, projeté la veille en première mondiale, et Les manèges humains, défloré samedi.

Trois films, trois jeunes auteurs, trois univers complètement différents les uns des autres. À la manière d’un faux documentaire, Les manèges humains (voir texte dans ledevoir.com), de Martin Laroche, relate le duel inattendu entre une jeune Québécoise d’origine africaine (Marie-Évelyne Lessard) et le secret de son excision, qu’elle n’avait jamais extériorisé. Dans Camion (voir autre texte dans ledevoir.com), le réalisateur de Derrière-moi Rafael Ouellet prend un virage naturaliste pour raconter les retrouvailles d’un père (Julien Poulin) et de ses deux fils (Patrice Dubois et Stéphane Breton) à l’heure des remises en question.
 
Martin Villeneuve, qui adapte ici son photo-roman en deux tomes, nous transporte ailleurs complètement, soit dans un futur réinventé contenant quelques repères connus (en particulier le Quai de l’Horloge et la Biosphère). Le jeune frère de Denis Villeneuve (Maelström, Incendies) développe son récit en deux axes parallèles: d’une part, la conquête amoureuse, de l’autre, la conquête de Mars. « Ce n’est pas un film de science-fiction à la Star Wars, avec des épées au laser, tient à préciser Martin Villeneuve, rencontré à la sortie de la projection. C’est plutôt une aventure humaine dans un univers fantaisiste où l’imaginaire occupe beaucoup de place. »
 
Le récit s’articule autour d’un triangle amoureux formé d’une vieille idole au long souffle (Jacques Languirand), de l’inventeur des instruments baroques dont ce dernier joue en concert (Paul Ahmarani) et enfin de la jeune photographe asthmatique dont ils sont tous les deux amoureux (Caroline Dhavernas). Robert Lepage complète la distribution d’avant-plan dans une composition de deus ex machina immortel et hologrammique.
 
Des alliés

En coulisse, le réalisateur du Confessionnal et de La face cachée de la lune a été l’un des principaux motivateurs et bailleurs de fonds de ce projet atypique, si savamment conceptualisé que la forme en vient à supplanter l’intrigue, un peu confuse. Outre Lepage, Villeneuve a trouvé un autre allié de première force en la personne du créateur de bandes dessinées belge François Schuiten, qui l’a guidé dans la création de son futur analogique et baroque.
 
« Plutôt que de faire mon film à sa manière, parce que tant de monde le copie, j’ai choisi d’aller à sa rencontre à Bruxelles. Après quelques heures de discussions, il a accepté de participer au projet et pendant les quatre années suivantes, nous avons dessiné le Montréal du futur et les personnages. »
 
L’ambition et l’originalité de Mars & Avril suffisent à le recommander. À cela s’ajoute la chimie palpable entre Dhavernas et Languirand, qui partagent une scène de lit au sujet de laquelle l’animateur de radio de 81 ans, présent au FIFKV, semble intarissable : « La différence d’âge entre les deux personnages est tellement considérable qu’il n’y a rien de choquant ou de controversé. C’est un rapport éclaté », raconte Languirand, qui connaît Villeneuve depuis des années et qui a voulu le soutenir en jouant dans son film. « J’ai essayé d’éviter d’être lourd dans le rapport du vieux avec le jeune », dit celui qui forme avec Dhavernas un duo paradoxal. « Lui a du souffle à revendre, moi, il m’en manque. Il possède une certaine candeur, je traîne une lourdeur », résume Caroline Dhavernas. À 34 ans, celle-ci possède, autre paradoxe amusant, plus d’expérience de jeu que son partenaire, mais aucune du côté de la science-fiction. « Habituellement, les films de science-fiction me touchent peu, à cause de leur froideur, dit-elle. Ce film-ci est au contraire très poétique, philosophique, organique. Au-delà du concept, il y a une chaleur. 
 
Un ovni

Les exercices comme celui-ci sont rares dans le cinéma québécois. Les budgets de production permettent rarement autant d’extravagance. D’où l’exode d’Yves Simoneau aux États-Unis. D’où un ovni incompris comme Truffe. « Il nous faudrait produire plus de films fantaisistes, qui nous sortent du quotidien, pense Martin Villeneuve. Quand je suis arrivé dans les institutions avec ce projet, il n’y avait pas de modèle de référence. » Et pour cause : « Il y a 600 plans d’effets visuels dans Mars & Avril. Le film québécois qui s’en rapproche le plus en contient une centaine. C’était donc difficile aussi pour les institutions de comprendre ce que je voulais faire. »
 
S’il est le fruit de son imagination, Mars & Avril est également, sur le plan logistique et économique, le produit de son inconscience. Presque deux ans se sont écoulés entre son tournage, déficitaire, et sa postproduction, qui réclamait une réinjection de fonds considérable. « Si quelqu’un m’avait dit que j’aurais à traverser ça, j’aurais mis mes énergies sur autre chose », reconnaît aujourd’hui Villeneuve, qui voit la première mondiale du film à Karlovy Vary comme l’aboutissement inespéré d’une longue aventure prouvant ce que Robert Lepage et Schuiten lui ont souvent répété : « Le monde est dirigé par les idées, non par l’argent. »

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Collaborateur

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Martin Bilodeau est en République tchèque à l’invitation du Festival international du film de Karlovy Vary.