Camion dans le tournant à Karlovy Vary

Karlovy Vary – Enfin, ça roule pour Rafaël Ouellet. Son tout nouveau-né, qui défend les couleurs du Canada dans la compétition officielle dans un Festival international du film de Karlovy Vary (FIFKV) écrasé par la canicule, marque un tournant bénéfique dans une oeuvre (Le Cèdre penché, New Denmark) qui s’engonçait dans la contemplation bergmanienne et la posture d’auteur maudit. Le bien nommé Camion est au contraire un film ouvert, en mouvement, généreux, qui met ce plasticien de talent au service du récit et des personnages.

Rencontré à la sortie de la projection hier en compagnie de ses interprètes Julien Poulin et Patrice Dubois, Ouellet racontait que ses tournages précédents avaient souvent donné lieu à d’âpres discussions et chicanes sur le plateau, alors que celui de Camion s’est déroulé dans le calme et le plaisir. On devine pourquoi: ses films antérieurs étaient dans sa tête, et n’en étaient pas sortis. Celui-ci, sur la page avant le tournage, s’est émancipé par la mise en scène, sobre et soignée, ainsi qu’à travers des acteurs qui, manifestement, comprenaient ce que Ouellet attendait d’eux.
 

«Sur le plateau, Rafaël était humble, tout en sachant exactement ce qu’il cherchait. Quand un cinéaste sait ce qu’il veut, ça inspire le respect, ça rassure les acteurs, on s’abandonne», raconte Julien Poulin. Le créateur d’Elvis Gratton trouve ici un de ses plus beaux rôles au cinéma, soit celui de Germain, un camionneur veuf qui renonce à son métier après qu’il eut été impliqué dans un accident mortel. Un appel de détresse laissé sur le répondeur de son aîné (Dubois) ramène ce dernier, employé d’entretien à Montréal, ainsi que son cadet mouton noir et nomade (Stéphane Breton) dans la maison familiale de Dégelis, au Témiscouata. Pour ces trois hommes dans l’impasse affective et professionnelle, la cohabitation force les remises en question, et une partie de chasse (scène clé du film, clin d’oeil à Délivrance en prime) ressoude la famille qui n’avait pas encore appris à vivre sans la défunte épouse et mère.
 

«À l’origine, Camion devait s’inscrire dans la foulée des films laboratoires que moi et Denis Côté faisions, comme Les États nordiques et Le Cèdre penché», raconte ce grand admirateur de La Bête lumineuse de Pierre Perrault. L’idée visait a priori à explorer au fil d’une saison le choc subi par son père, qui a été impliqué dans un accident aux États-Unis. Elle a pris une autre direction lorsque le cinéaste a choisi d’intégrer son frère au récit. De fil en aiguille, «je me suis mis à intégrer des éléments de fiction et c’est devenu pour moi très stimulant». Un troisième fils s’est ajouté et la géométrie s’est installée, une intrigue a pris forme, organisée autour de la trinité familiale et de l’accident.
 

«L’accident, c’est le prétexte, c’est le moment qui nous oblige à s’arrêter. On ne se rend pas compte qu’à mesure que le temps passe, nos blessures se sédimentent. Mon personnage pose un geste rare: il choisit de réunir sa famille», explique Patrice Dubois.

Ouellet enchaîne: «Une fois les éléments placés, mon but consistait à dire: “est-ce qu’on peut, ensemble, se donner une chance, redémarrer sur de nouvelles bases?” Je ne cherchais pas à régler le cas de l’un et de l’autre avec le père», dit celui qui a écrit son scénario dans la foulée d’analyses sur l’omniprésence du père et des relations père-fils dans le cinéma québécois.
 

Drôle de timing, pour quelqu’un qui avait jusqu’ici focalisé son attention sur des personnages féminins. Mais comment faire différent quand on s’engage la route des Invasions barbares, de La Vie avec mon père, de C.R.A.Z.Y. et de tant d’autres? «Je ne me voyais pas finir le film avec des gens qui se prennent dans leurs bras et qui pleurent», objecte Ouellet, qui laisse dans son film beaucoup de thèmes en dormance, des non-dits. «Je ne dévoile pas toutes les cartes du jeu, je ne veux pas non plus trop nommer les choses. Ce sont des nuances que j’ai essayé d’amener pour éviter les stéréotypes du film thérapeutique».
 

Le cinéaste, qui a également monté son film, soutient avoir été intransigeant, avoir coupé plusieurs scènes qui selon lui ankylosaient le récit, ou déséquilibraient la représentation des trois personnages à l’écran. Si son Camion roule sans accrochages, il manque ici et là des scènes qui permettraient de mieux justifier le cheminement psychologique des personnages. L’idée porteuse du camion à réparer est aussi délaissée en cours de route. Mais ces bémols sont peu de choses compte tenu de la richesse du matériau à l’écran, ainsi que de la chaleur du regard du cinéaste sur ses personnages. Contrairement à ce que veulent nous faire croire certains cinéastes québécois, un film personnel n’est pas un pari esthétique. C’est un pari du coeur. Le coeur de Rafaël Ouellet est le moteur de Camion.
 

Martin Bilodeau est en République tchèque à l’invitation du Festival international du film de Karlovy Vary.

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