La genèse de la cellule Chénier portée au grand écran


	Des graffitis datant de l’été 1969 figurent encore sur les murs de la Maison du pêcheur à Percé.
Photo: Thierry Haroun, Le Devoir
Des graffitis datant de l’été 1969 figurent encore sur les murs de la Maison du pêcheur à Percé.

La genèse de la tristement célèbre cellule Chénier, qui enleva et exécuta Pierre Laporte, ministre du Travail dans le gouvernement de Robert Bourassa, en octobre 1970, sera portée au grand écran à l’automne 2013. Le tournage aura lieu à Percé en septembre prochain. Radiographie d’un film qui marquera à sa façon le septième art québécois et les esprits.

Si Les ordres du réalisateur Michel Brault (1974) et Octobre de Pierre Falardeau (1994) ont déjà traité de la Crise d’octobre, le film La Maison du pêcheur, du réalisateur Alain Chartrand, qui avait assisté Brault pour Les ordres, compte toutefois combler un vide. «Ce film, précise M. Chartrand, va raconter la genèse de la cellule Chénier [qui était constituée de Jacques et Paul Rose, de Francis Simard et de Bernard Lortie]. On a toujours vu ces gars-là comme des felquistes, autrement dit comme des terroristes. Mais au départ, ils n’étaient pas des terroristes. Ce dont il est question dans le film, c’est leur passage à Percé à l’été 1969, du temps qu’ils étaient des idéalistes, des indépendantistes et des membres du RIN. »


À l’été 1969, les frères Rose et Francis Simard mettent le cap sur Percé, où ils rencontrent le jeune Gaspésien Bernard Lortie avec une idée en tête, c’est-à-dire «ouvrir une Maison du pêcheur et en faire un lieu de rassemblement pour conscientiser les jeunes à la politique et au fait que les pêcheurs gaspésiens étaient exploités. Ils s’étaient ensuite donné pour mission d’aller en Abitibi pour ouvrir une Maison des mineurs, puis au Saguenay pour ouvrir une Maison des bûcherons », explique Alain Chartrand.

 

Violence et affrontement


Seulement, voilà, à Percé, leur passage tourne à la violence et à l’affrontement avec les commerçants, les autorités policières et municipales. C’est de cela que traitera le film produit par le Groupe PVP à Matane, au coût de 4,2 millions de dollars.


« Ils avaient loué l’ancienne boîte à chanson qui s’appelait la Maison du pêcheur [aujourd’hui un restaurant du même nom où l’on retrouve les graffitis du temps sur les combles]. Ils y tenaient des réunions politiques, mais un règlement municipal a été adopté pour les en expulser. Le propriétaire du bâtiment qui leur avait loué les lieux, et à qui Paul Rose avait déjà payé trois mois de loyer, est revenu lui remettre l’argent pour qu’ils s’en aillent tous, ce que les frères Rose ont refusé de faire », rappelle Alain Chartrand. Dès lors, Percé est devenu un champ de bataille.


Dans une résolution municipale datée du 28 juillet 1969 et dont Le Devoir a obtenu copie, il est écrit qu’on désire « qu’un ordre soit donné aux constables municipaux de fermer définitivement cet établissement dès le 28 juillet [et] que les constables s’assurent [de] la coopération de toutes les forces policières disponibles pour l’exécution de la présente ordonnance ».


Dans une lettre, le maire André Méthot jugeait qu’il « serait grand temps que tous les vrais Gaspésiens héritiers d’une race fière, courageuse, tenace et saine s’unissent pour qu’ils restent maîtres chez eux. Pourquoi dans ce beau pays laisserions-nous une minorité de hippies et de supposés étudiants faire la loi ? La Maison du pêcheur n’est certainement pas une maison de retraite. Et à tous les points de vue, elle reste un danger physique et moral pour Percé. Non, non à la crasse, non à l’immoralité, non à tout ce qui pourrait nuire à Percé ».


Également catastrophé par les événements, un visiteur a écrit une lettre au maire pour se plaindre qu’un « beau matin, [il a] cru être assassiné par une bande de pouilleux qui buvaient en pleine rue ». Une autre touriste faisait aussi part au maire de son ras-le-bol « du tintamarre » et « des hurlements qui duraient des nuits ».

 

Québec s’en mêle


En entrevue au Devoir, l’historien et directeur de la revue Gaspésie, Jean-Marie Fallu, se souvient de ces événements. « Écoutez, ç’a brassé à Percé à l’été 1969. Le ministre de la Justice du temps, Rémi Paul, avait envoyé un certain Gabriel Loubier pour qu’il rencontre Paul Rose et les jeunes de la Maison du pêcheur. Le 21 juillet, les pompiers ont vidé les lieux à grands coups d’arrosage. Les jeunes étaient projetés sur les murs, des jeunes ont aussi été molestés. Les lieux ont été cadenassés par les autorités, mais les jeunes ont par la suite brisé les cadenas et réintégré les lieux, puis ils ont été expulsés à nouveau ! Il faut aussi se souvenir que Percé était la Mecque des hippies. Il y avait plein de gens venus de Montréal sans le sou et à qui les pêcheurs donnaient de la morue. Je me souviens aussi de Paul Rose, qui est allé à New Carlisle pour dénoncer sur les ondes de la radio CHNC [où René Lévesque a commencé sa carrière de journaliste] l’emprise des Américains sur les rivières à saumon de la Gaspésie. »


En 1969, Bruno Cloutier venait tout juste d’être engagé par la municipalité à titre d’adjoint au secrétaire trésorier. « Ces événements-là, se souvient-il, ont beaucoup dérangé le conseil municipal. Ils ont brisé la tranquillité à laquelle étaient habitués les conseillers. Tout le monde a été pris par surprise et la tension était présente partout. »


Le film La Maison du pêcheur (une idée originale du scénariste rimouskois Jacques Bérubé) sera tourné à Percé en septembre. Il sera distribué par Crystal Film dans plus de 45 salles, et la première est attendue en octobre 2013 à Gaspé. La distribution inclut notamment Raymond Bouchard (qui jouera le maire), Luc Picard (en commerçant), Kevin Parent (en charpentier), Jocelyn Bérubé (en pêcheur), Mikhaïl Ahooja (Bernard Lortie), Guillaume-Vincent Otis (Paul Rose), Benoît Langlais (Jacques Rose) et Charles-Alexandre Dubé (Francis Simard).

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