Point chaud - Dans les coulisses du nouveau Jeunet

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	Louise Laparé : « Le soir de la première, je veux que les jeunes puissent se dire “ J’ai tout donné ”. Je veux qu’ils soient fiers d’eux. De les voir prendre leur envol, ça me donne des ailes. »</div>
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
Louise Laparé : « Le soir de la première, je veux que les jeunes puissent se dire “ J’ai tout donné ”. Je veux qu’ils soient fiers d’eux. De les voir prendre leur envol, ça me donne des ailes. »

Vous vous souvenez de Jean-Pierre Jeunet, le cinéaste français derrière le succès planétaire Le fabuleux destin d’Amélie Poulin ? C’est à Montréal qu’il entame aujourd’hui le tournage de son nouveau long métrage, The Young and Prodigious Spivet. Actrice québécoise connue pour son travail au cinéma et à la télévision, Louise Laparé est au générique du film, le récit initiatique, et très fantaisiste, d’un gamin surdoué. Quel rôle la comédienne y tient-elle ? Un rôle essentiel, mais un rôle de l’ombre : celui de « coach de jeu » du jeune Kyle Catlett, le garçon sur les épaules de qui repose tout le film. Ce second métier, Louise Laparé y est venue par accident. Une belle histoire qu’elle a bien voulu partager avec Le Devoir.

L’aventure commence vers 1993. Louise Laparé participe alors à un téléroman de Guy Fournier, Ent’Cadieux. Au sein de la distribution, plusieurs enfants et préadolescents. « En télévision, le rythme de travail est effréné, explique Louise Laparé. Apprendre le texte, livrer certaines émotions sur demande : les plus jeunes vivaient un stress. Sans que je sache pourquoi, ils se sont mis à venir me voir avec leurs angoisses et leurs appréhensions. Spontanément, j’ai pris sur moi de les aider. »


Ces aptitudes insoupçonnées ne passent pas inaperçues et, rapidement, Louise Laparé se taille une réputation enviable. Sur les films Familia, Aurore, Le Ring, Maman est chez le coiffeur et Frisson des collines, notamment, elle effectue le travail préparatoire avec les jeunes vedettes dont on attend beaucoup.


Il faut croire qu’elle a le tour avec le monde en général, car sur des productions comme Un crabe dans la tête et Un dimanche à Kigali, elle « coache » des adultes non acteurs, une jeune malentendante et une quarantaine de Rwandais, respectivement. Cette dernière expérience l’a profondément marquée et c’est non sans difficulté qu’elle en reparle.


Pour faciliter l’immersion de cet assortiment disparate d’adultes dans la fiction, Louise Laparé procède de la même manière qu’avec les enfants. « Je leur ai demandé de m’écrire l’histoire de leur personnage jusqu’au moment où débute le scénario. Règle général, les gens tendent à raconter leur propre histoire. » C’est ce qui se produit en cette occasion.


« On leur a fait revivre l’horreur du génocide, reprend Louise Laparé après une pause émue. Personne sur le plateau n’était préparé à ça. Les Tutsis savaient que c’était un film, qu’il y avait des caméras et que les machettes étaient en caoutchouc, mais quand Robert [Favreau] a crié « action ! », la terreur d’autrefois a rejailli. Dans la scène du massacre au restaurant, ils ne jouent pas. »

 

Le goût d’apprendre


Louise Laparé se trouve certes à l’aise en compagnie des jeunots, mais il y a plus, à commencer par un intérêt pour l’apprentissage. « J’ai toujours été fascinée par les mécanismes du jeu. J’aime observer mes partenaires et décortiquer leurs performances. » Cela se traduit pour l’actrice par une approche très méthodique de l’interprétation. « J’ai développé mon propre système. Chaque scène devient une fiche. Comme on tourne habituellement dans le désordre chronologique, je consulte ma fiche et je sais à quelle intensité émotionnelle se situe mon personnage à ce moment précis et dans quel contexte plus large s’inscrit la scène. »


Cette technique, elle l’utilise aussi avec les enfants acteurs. « Je m’installe avec eux, de préférence dans leur environnement, puis on passe le scénario en revue en isolant les intentions, l’émotion recherchée, son intensité, etc. Ça peut prendre une bonne vingtaine d’heures. Ensuite, je leur propose des exercices qui ne sont en apparence pas reliés au scénario, mais qui leur permettent de puiser en eux les outils dont ils auront besoin pour leurs scènes. J’essaie de garder le processus très ludique. » Louise Laparé insiste : elle ne fait pas de direction d’acteurs. Cela, c’est la chasse gardée du réalisateur, d’où ce parti pris de ne pas répéter le scénario, mais plutôt de travailler autour de celui-ci.


Mais les cinéastes, justement, comment réagissent-ils à cette présence en coulisses ? « Très bien. Je suis là pour faire le pont entre eux et leurs jeunes interprètes. Je me vois comme une facilitatrice. Cette profession-là doit être dénuée d’ego », soutient Louise Laparé, qui souligne cependant l’importance de la chimie entre le réalisateur et elle. « Il faut voir les choses du même oeil, autrement, ma présence va nuire. Ça m’est arrivée une seule fois de me retirer, et c’était pour cette raison. »

 

Une Québécoise chez un Français qui tourne en anglais


Certains cinéastes tiennent à s’impliquer dès le départ, c’est-à-dire avant que l’enfant se retrouve devant leur objectif. Jean-Pierre Jeunet est de ceux-là. « C’est rare que les réalisateurs prennent le temps de procéder à la lecture et à la déconstruction du scénario avec le jeune acteur et moi. Et c’est normal : leur attention est réclamée ailleurs. » Vrai que la pré-production est une étape fort exigeante.


Ironiquement, Jean-Pierre Jeunet ne comptait pas retenir les services d’une coach pour Kyle Catlett, le garçon de 12 ans qui sera de pratiquement toutes les scènes de The Young and Prodigious Spivet. Délicatessen et surtout La cité des enfants perdus l’ont du reste familiarisé avec la direction d’enfants. Or, deux sources différentes ayant louangé le travail de Louise Laparé, Jean-Pierre Jeunet décida de la contacter. « Le courant a immédiatement passé entre nous. Il m’a expliqué ce qu’il désirait accomplir, je lui ai en retour expliqué ma façon d’opérer. Il a voulu être présent lors de mes rencontres avec Kyle, même si ça représentait un surcroît de travail pour lui. C’est formidable, parce que ce temps investi en amont en sauvera en aval, une relation de confiance étant d’ores et déjà établie entre eux. »


De son propre aveu, Jean-Pierre Jeunet y a déjà trouvé son compte. Car à sa fonction de « facilitatrice », Louise Laparé a ajouté celle de traductrice. « Il a tourné en anglais une fois [Alien Resurrection, en 1997], mais uniquement avec des adultes. Son anglais est plutôt académique. Il m’a confié après coup que tout seul avec Kyle, il aurait peut-être eu du mal. »


The Young and Prodigious Spivet mettant en vedette des pointures comme Helena Bonham Carter (Howards End, Harry Potter) et Kathy Bates (Misery), la pression exercée sur le comédien débutant sera forcément très forte même si tous s’emploieront à rendre l’expérience plaisante. « On leur en demande énormément. Leurs heures de travail sont régulées, mais ils ont des tuteurs sur le plateau et ils poursuivent leurs études normalement. D’un autre côté, durant ces quelques semaines ou mois, ils deviennent le centre de l’univers. Ils se font dire en permanence qu’ils sont extraordinaires par l’équipe. Et ils le sont. »


Louise Laparé se montre particulièrement soucieuse de cet aspect. « L’une de mes seules exigences est de rencontrer les parents afin de leur expliquer ce que leurs enfants s’apprêtent à vivre, mais surtout afin de les préparer à les soutenir ensuite, car l’après tournage laisse un grand vide. Il y a un deuil à faire. C’est difficile pour les adultes, imaginez pour les enfants. » La plupart de ceux qu’elle a contribué à former poursuivent dans le domaine. Tous maintiennent un contact avec elle. Un courriel, un coup de fil : « J’auditionne, je suis nerveuse… »


Tout cela a encore l’heur d’étonner Louise Laparé. « Je n’ai jamais eu d’enfants, mais mes amies m’appelle la « matante poison » parce que je gâte les leurs. » Pourquoi ce réflexe d’aller vers elle plutôt que vers quelqu’un autre ? La réponse réside peut-être dans les deux plus récents films d’André Forcier. Dans Je me souviens, Louise Laparé incarne la mère supérieure, figure d’autorité, mais aussi de fiabilité et de solidité. Dans Coteau rouge, elle interprète une grand-mère porteuse (!) dans le giron duquel tout un chacun se réfugie. Et c’est ce qu’elle dégage en personne, voix douce, regard azuré.


« Le soir de la première, je veux que les jeunes puissent se dire « J’ai tout donné ». Je veux qu’ils soient fiers d’eux. De les voir prendre leur envol, ça me donne des ailes. » Louise Laparé oeuvre ainsi devant et derrière les caméras. Jean-Pierre Jeunet aurait bien voulut l’y grader pour les trois mois que durera le tournage de The Young and Prodigious Spivet, mais la comédienne pas carriériste pour deux sous avait d’autres engagements. En juillet débuteront en effet les répétitions de la pièce À ce moment-là, présentée cet automne à La Licorne et dans laquelle Louise Laparé joue… la mère. Sur les planches, ce sera son tour de s’envoler.


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3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 juin 2012 09 h 42

    Le plus beau métier du monde

    Madame, je n’ai pas d’enfants mais j’ai eu les privilèges de montrer à marcher et à parler a la plupart de mes frères et sœurs
    Comme je vous envie de pouvoir travailler avec les émotions des jeunes cerveaux, s’approcher des émotions des jeunes, c’est s’approcher des hommes et des femmes de demain, dommage que l’on ne s’y attarde pas plus souvent , peut être qu’un jour , ca se fera
    Je suis très a l’aise de vous entendre dire que vous vous préoccupez de l’après, car tous les artiste vous diront que c’est l’après, qui est le plus difficile.
    Madame vous pratiquez le plus beau métier du monde

  • Pierre-Jules Lavigne - Inscrit 18 juin 2012 11 h 18

    Démarche inspirée

    Totalement étranger à ce que le métier d'acteur implique, mais toujours ébloui par un jeu touchant il m'est possible ici de sentir la passion qui habite madame Laparé. Inspiré par tout ce que recèle les mécanismes du jeu, des intentions d'un auteur aux émotions d'un acteur, elle se donne ici un très grand rôle, celui de façonner l'instinct, les réflexes, l'intelligence et l'être qui prendra vie dans ce jeu. Le faire avec de jeunes talents bruts doit être en soi une source éternelle de passion. Vraiment , la source de jouvence. Bravo pour tout ce coeur à l'ouvrage.
    Pierre-Jules lavigne, Québec.

  • Jean-Paul Bergé - Abonné 18 juin 2012 17 h 57

    Jean-Paul Bergé, Abonné

    A la veille de mes 80 ans, et en dépit des tragédies que j'ai vécues, Vous seule pouvez comprendre, je veux Vous assurer que Vous voir à la Une du Devoir ce matin, m'a fait un immense plaisir..Bravo pour vos réalisations et bon succès. Les jeunes méritent toute notre attention et notre appui, notre société semble l'ignorer actuellement...Amicalement, J.P.