Cannes 2012: un double palmé d’or nommé Haneke

Le cinéaste autrichien Michael Haneke tenant sa Palme d’or entouré des acteurs principaux de son film Amour, Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant, hier, à Cannes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Yves Herman Le cinéaste autrichien Michael Haneke tenant sa Palme d’or entouré des acteurs principaux de son film Amour, Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant, hier, à Cannes.

Et voilà ! Le cinéaste autrichien Michael Haneke entre dans le club sélect des doubles palmés d’or. Déjà couronné ici pour Le ruban blanc en 2009, il recevait hier la distinction suprême pour Amour, film coup-de-poing en huis clos quasi théâtral, qui nous avait bouleversés. Nanni Moretti, le président du jury, cinéaste de La chambre du fils et de Caro Diario, a tenu à souligner la contribution fondamentale des deux acteurs principaux Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva. Ces légendes octogénaires du septième art campaient un couple dont la femme, au bord de la mort, reçoit les soins attentifs du mari. Haneke a évoqué le génie de ses acteurs. « Et si on essayait d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple », a lancé Trintignant sur les mots de Prévert en montant sur scène aux côtés d’Emmanuelle Riva, sous les ovations du parterre.

Amour est une production majoritairement française, mais aucun film franco-français (Holy Motors, de Leos Carax, et surtout De rouille et d’os, de Jacques Audiard, on s’en désole) n’a été primé. Le Resnais fut ignoré également. Les médias hexagonaux grognaient.


Sans qu’on comprenne bien pourquoi il s’en étonnait lui-même, Matteo Garrone a récolté le Grand Prix du jury pour son film Reality, fable inoffensive sur le rêve qui coupe du monde (une même distinction qu’en 2008 pour le plus magistral Gomorra). Peut-être Moretti voulut-il primer un compatriote. Aucun laurier ne fut décerné à l’unanimité du jury, précisait le président du jury dont les membres (Alexander Payne, Jean Paul Gaultier, Andrea Arnold, etc.) semblaient s’être bien entendus.


Autre source de perplexité. Le film avait ses tics, également sa puissance : Post tenebras lux du Mexicain Carlos Reygadas, variations fragmentées sur le couple, le mal et la famille, repart avec le prix de la mise en scène. Plusieurs critiques avaient attaqué le film violemment en criant à la posture et l’imposture. Avec un humour noir, Reygadas a dédié son prix « aux membres de la presse, qui n’ont pas arrêté de me flatter depuis trois, quatre jours… ».


Un des grands lauréats du palmarès fut le très beau et très sombre Au-delà des collines du Roumain Cristian Mungiu, lauréat de la Palme d’or 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Son histoire de religion, de grande noirceur et d’exorcisme, un des moments forts du festival, repart avec le prix du scénario, mais aussi avec un laurier d’interprétation féminine pour les deux actrices principales, en lesbiennes au couvent : Cristina Flutur et Cosmina Stratan. Elles coiffaient au poteau Marion Cotillard, une des favorites pour son rôle complexe dans De rouille et d’os.


Le prix d’interprétation masculine est allé à Mads Mikkelsen, il est vrai excellent, en victime d’une meute humaine dans La chasse du Danois Thomas Vinterberg, tournée caméra à l’épaule. Rare comédie du lot, mineure mais sur une veine engagée tout de même, le délicieux La part des anges du militant et vétéran britannique Ken Loach fut coiffé du prix du jury pour son histoire d’arnaque et de solidarité.


Ce palmarès témoigne d’une certaine idée du cinéma, rigueur de vue : prépondérance de l’histoire et du jeu d’acteurs sur les prouesses cinématographiques, sur l’esbroufe, sur le star-système surtout. Des choix assez jansénistes et conservateurs, mais cohérents et cinéphiles.

 

Les films américains sont bredouilles


Les six films américains de la course, globalement décevants, repartent les mains vides. Idem pour Cosmopolis du Canadien Cronenberg et On the Road du Brésilien Walter Salles qui avaient campé leurs caméras aux États-Unis, sans vraiment innover. La compétition cannoise semble au point de saturation d’images américaines, aux valeurs par ailleurs très machistes, créant un vrai déséquilibre. Peu de rôles féminins hors bimbos crevaient l’écran. D’autant moins qu’aucune femme cinéaste ne concourrait pour la Palme d’or. Mais il y avait des stars à la pelle, cette année : Brad Pitt, Nicole Kidman, Robert Pattinson, Kristen Stewart, etc. Mais comme le disait la maîtresse de cérémonie Bérénice Béjo : « La vraie star de cette édition, ce fut la pluie… ».


« Si on avait cherché des films à très petits budgets, on aurait trouvé des films moins chers, moins peaufinés, plus bruts et authentiques », a lancé Moretti en point de presse, en dénonçant au passage les choix du sélectionneur Thierry Frémaux. Si l’édition 2011 avait été un cru exceptionnel, cette année, bien des ténors ont déçu, les nouveaux venus américains servaient surtout à orner le tapis rouge, et il manquait de prise de risque. Oui Laurence Anyways aurait pu y secouer la cage s’il avait concouru.


Rien pour l’Asie non plus. Les deux films coréens semblaient des exercices de style. « J’ai remarqué que plusieurs réalisateurs étaient davantage amoureux de leur style que de leurs personnages », poursuivait, impitoyable, Moretti.


Le beau et sombre film ukrainien Dans la brume de Sergei Loznitsa, fut ignoré par le jury, mais couronné par la critique (FIPRESCI).


Le scandale qui frappait en amont (où sont les femmes en compétition ?) est revenu hanter la sélection en fin de parcours. Gilles Jacob, le président du festival, s’est déclaré devant certains médias hier « persuadé » que le délégué général Thierry Frémaux chercherait l’an prochain avec plus de soin des films de femmes. Tout un appel du pied…


L’annonce samedi soir du prix d’interprétation féminine à la Montréalaise Suzanne Clément pour son rôle d’amoureuse à poigne dans Laurence Anyways de Xavier Dolan à Un certain regard était on ne peut plus réjouissante. Ce personnage de Fred, femme forte, affranchie, dont le caractère excessif avait soulevé des doutes lors du montage, se retrouvait à ce palmarès la pleine lumière. Un laurier appelé sans doute à transformer le parcours futur de Suzanne Clément, surtout en France. Xavier saluait en elle une actrice exceptionnelle qui avait tout donné, dans une prestation de puissance, de tempérament. Ce film montre aussi qu’on peut filmer les femmes autrement. Leçon de choses…

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