Carrés rouges sur tapis rouge

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	Le cinéaste Xavier Dolan accompagné des acteurs principaux du film Laurence Anyways, Nathalie Baye, Melvil Poupaud, Suzanne Clément et Yves Jacques, arboraient le carré rouge, hier, sur le tapis rouge cannois.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Valery Hache
Le cinéaste Xavier Dolan accompagné des acteurs principaux du film Laurence Anyways, Nathalie Baye, Melvil Poupaud, Suzanne Clément et Yves Jacques, arboraient le carré rouge, hier, sur le tapis rouge cannois.

Hier soir, Xavier Dolan et son équipe de Laurence Anyways se préparaient à monter le tapis rouge, en arborant des carrés de la même couleur. Des pans de feutrine avaient été dégotés dans un magasin de Cannes pour y découper les insignes du printemps érable, comme on dit. Le jeune cinéaste se sentait nerveux, sans trop démêler si c’était cette soirée de gala ou le stress de ne pouvoir manifester avec ses compagnons manifestants en colère. Il est l’ambassadeur de la jeunesse québécoise ici. Et sa voix porte.

Hier, les festivaliers se ruaient littéralement à la séance de l’après-midi, formant des files à n’en plus finir. Les journalistes s’étaient déplacés comme pour un film en compétition. Applaudissements, pas de huées (à Cannes, c’est beaucoup).


Laurence Anyways ne fera pas l’unanimité, mais fera couler de l’encre partout. Certains l’adorent, d’autres ont des réserves. On entend les commentaires les plus divers à travers rues et couloirs. Le cinéaste déclare en connaître les forces et les faiblesses, tout en revendiquant son contenu, son style et sa longueur (2 h 40). Pour, l’instant, en France, le buzz est plutôt bon. À suivre, le cours des critiques en fin de semaine. Chose certaine, aujourd’hui, les reporters des plus grands médias du monde, près de 80 en file, sont prévus à l’agenda de Xavier. Il est vraiment un enfant de Cannes, qui a lancé ses trois films.


Le cinéaste a beaucoup répété en France comme au Québec sa déception de ne pas avoir été sélectionné en compétition, mais à Un certain regard, ce qui l’empêche de figurer au palmarès. La presse hexagonale s’est emballée là-dessus, certains estimant qu’il critiquait les choix du Festival, quand ce n’est pas la coutume. Toujours déçu, Xavier n’attise plus le feu. Cette section (d’ailleurs très imposante cette année), il en salue les mérites. Les remous entourant sa déception, relayés à Paris par la presse la semaine dernière, auraient pu créer un incident diplomatique au Palais. La veille, une rencontre avec le délégué général du Festival, Thierry Frémaux, vint casser la glace. L’orage semble passé. Ils en ont vu d’autres, faut dire…

 


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Applaudi en compétition : le magnifique Au-delà des collines du Roumain Cristian Mungiu, lauréat ici en 2007 la Palme d’or avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Voici qu’il confirme son immense talent, avec une oeuvre plus ambitieuse. Hier soir, le film fut injustement hué par une partie de la salle. Quel manque de goût ! Cette histoire sombre et intense se déroule dans un couvent. Une jeune nonne y vit son existence pieuse, quand soudain surgit du passé son ex-amie de coeur de l’orphelinat qui ne peut se passer d’elle. Et le diable entre au couvent avec cette fille, vue comme sorcière de Salem, sur cris, hystérie, exorcisme, pope qui s’agite, etc.


La folie religieuse s’y déploie en brossant en creux le portrait d’une société qui manque de tout. Hôpital surpeuplé, incurie générale. Tout cela avec des plans sublimes, souvent sombres, inspirés d’un cinéma russe à la Tarkovski, rappelant aussi certains tableaux de Rembrandt. Car l’univers du couvent semble appartenir, décors et éclairages, au xixe siècle, alors que la modernité montre d’autres failles. Personne ne peut rien pour cette jeune femme ardente, qui en paie le prix. L’ampleur du film, la sensibilité de Mungiu qui sait capter les âmes de ses personnages avec une sorte de lumière intérieure créent un envoûtement. Chaque camp, la religion et le service civil, se voit renvoyé à ses propres absurdités, avec un art consommé. Mungiu signe ici une oeuvre de grande maturité, qu’on salue bien bas.


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L’Autrichien Ulrich Seidl use de sa caméra comme d’un scalpel. À sa feuille de route des films durs, brillants, désespérés comme Dog Days et Import/Export. Cette fois à travers Paradis/Amour, premier volet d’un triptyque sur des portraits de femmes, il s’est envolé au Kenya. L’héroïne (Magarethe Tiesel, une non professionnelle), quinquagénaire au lourd physique, s’adonne au tourisme sexuel avec de jeunes hommes traînant sur les plages en quête d’argent et de dames à arnaquer.


Ce sujet toujours sordide du tourisme sexuel, plus tabou du côté féminin que masculin, semble difficile à traiter. Le Français Laurent Cantet s’y était frotté sans convaincre, avec Vers le Sud, adaptant Dany Laferrière. Moins puissant que ses oeuvres précédentes, tissé de redites, Paradis/Amour pose du moins frontalement la question du colonialisme sexuel. Et ces femmes mûres et grasses parlant des corps noirs qu’elles détaillent comme du bétail insufflent, comme il se doit, le malaise, même si cette femme est avide moins de sexe que d’un frisson sentimental, qui ne s’achète guère. Caméra de proximité, textes à moitié improvisés, jeunes hommes jouant peu ou prou leur propre rôle de gigolos, scènes sexuelles explicites : c’est beaucoup, mais ça tourne en rond et le film finit en queue de poisson.