Quand le déshonneur tue

La cinéaste Raymonde Provencher
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La cinéaste Raymonde Provencher

Raymonde Provencher lance vendredi son documentaire Ces crimes sans honneur, qui trace le procès de survivantes de codes d’honneur culturels mués en crimes de sang.


Jamais elle n’a remisé son engagement, Raymonde Provencher. Elle qui avait mis sur pied l’émission Nord-Sud à Télé-Québec, en participant à une centaine de reportages dès 1983, cofonda aussi la maison de production Macumba International sur des productions attachées aux réalités planétaires, en plus de nous donner des documentaires-chocs. On lui doit, entre autres, War Babies… nés de la haine sur les enfants issus de viols de guerre et Grace, Milly, Lucy… des fillettes soldates, portraits brûlants de filles kidnappées par des rebelles et contraintes à tuer. Voici que la cinéaste remet le couvert avec une autre oeuvre percutante, Ces crimes sans honneur, tourné dans trois pays : l’Allemagne, la Suède, le Canada.


L’affaire Shafia, avec mort de quatre femmes, fut ici un électrochoc qui a fait découvrir à bien des Québécois et Canadiens l’horreur des mariages forcés et le sort de jeunes filles tuées pour avoir transgressé les règles de leur communauté. Exportées dans nos sociétés, ces coutumes sanglantes laissent pantois, mais elles étaient jusqu’à tout récemment mal connues des intervenants sociaux et du grand public. « Je n’ai pas traité de l’affaire Shafia dans mon film, encore en appel, mais elle a fait le tour du monde, et plus personne ne peut plaider l’ignorance, précise-t-elle. Les gens ont entendu parler de ces crimes et veulent en connaître davantage. »


Au départ, elle voulait filmer un procès pour crime d’honneur en Turquie, mais le temps de tout mettre en branle le pays avait interdit les caméras en cour pour ce type de délit. Alors, elle a suivi les chemins de l’immigration, découvrant comment ces coutu-mes se perpétuent dans les sociétés d’accueil occidentales : « Il me semblait important de donner la parole aux victimes, aux femmes de ces communautés, qui ont survécu à l’enfer. ».


Raymonde Provencher a mis cinq ans à faire ses recherches, rencontrant une quinzaine de femmes, dont plusieurs ont refusé, par peur, de témoigner à l’écran. Dans Ces crimes sans honneur, on fait la rencontre d’Aruna Pap. Divorcée du mari violent que sa famille lui avait imposé, elle aide les femmes à s’organiser, multiplie les séances d’information. En Allemagne, c’est Necla, une jeune femme d’origine turque, qui parvint à couper les ponts avec sa famille. En Suède, Sara, issue de la com-munauté kurde, a su rompre ses chaînes aussi, tout comme Arkan, un jeune Kurde élevé à la suédoise qui a refusé d’épouser sa cousine et vit coupé des siens.


« J’étais ravie de le rencontrer, me disant que, si des gars em-barquent là-dedans et refu-sent d’obéir au père, ça peut faire bouger les choses. La Suède est plus avancée que les autres pays. En 2002, l’assassinat de Fadime aux mains de son père avait bouleversé le pays. Tuée parce qu’elle refusait de se plier aux traditions kurdes, elle avait multiplié les témoignages pour en dénoncer les excès avant d’y laisser sa vie ; son sort fut une onde de choc. » Dans le film, Aruna Pap, qui vit au Canada, est d’origine indienne et ca-tholique. « Rien ne sert de stig-matiser une religion en parti-culier, comme l’islam. Des hin-douistes, des catholiques sont également touchés. Le problème est avant tout culturel. »



Tragédies


La cinéaste sait que tout est à faire. « Il est très difficile de percer le milieu des communautés cultu-relles, au Québec en particulier. Elles sont tournées vers l’anglais. J’aurais aimé filmer ici, mais la jeune fille de 29 ans d’origine kurde qui vivait à Montréal sous un code d’honneur avait trop peur de témoigner. Il y a par ail-leurs si peu d’associations par lesquelles on peut passer pour rencontrer ces femmes. »


Leurs tragédies se vivent en plusieurs temps. « Perdre sa famille, dans plusieurs commu-nautés, c’est une épreuve terrible. Quand ton père, ta mère, ton oncle te cherchent pour te tuer, et que tu dois te cacher, ça crée des trau-matismes épouvantables. Tous ont suivi des thérapies. Ceux et celles qui se cachent vivent la terreur mais aussi de la culpabilité pour avoir transgressé les codes. Une jeune femme qu’on ne verra jamais de face dans mon film vit cachée en Allemagne. Elle était venue me rencontrer à Berlin. J’ai dû protéger son anonymat pour sa protection. Il est clair que tous les traits culturels ne doivent pas être préservés, mais condamnés ferme-ment dans ces cas-là. On doit se donner des ressources, informer les policiers, les intervenants de la DPJ. Il faudrait aussi que les leaders de ces communautés se prononcent clairement contre les crimes d’honneur dans les pays d’accueil. On les a peu entendus au cours de l’affaire Shafia. »


On parle du film Zorba le Grec de Michael Cacoyannis (1964), lui-même inspiré du roman de Nikos Kazantzàkis qui situe son action dans la Crète des années 30. Une jolie veuve (Irène Papas), après avoir passé une nuit avec l’ami écrivain de Zorba, était lapidée à mort sur la place publique avec l’aval de tous, sans même que son amant d’un soir ou Zorba interviennent pour sauver sa vie. « La scène n’avait pas scan-dalisé à l’époque de la sortie du film, constate Raymonde Pro-vencher Et ça se passait dans un monde catholique au xxe siècle… On arrive tous de loin. »


La cinéaste se réjouit de voir son film sortir sur trois écrans du Québec, à Excentris, au AMC forum et au Clap à Québec, car elle espère ouvrir davantage les esprits, susciter des réflexions et des prises de position sans équivoque.


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