Un grand cri de résilience

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	Rachel Mwanza vit son rôle sans jamais le jouer, ajoutant au naturel du film.</div>
Photo: Métropole Films
Rachel Mwanza vit son rôle sans jamais le jouer, ajoutant au naturel du film.

Kim Nguyen est un cinéaste étonnant. Déjà son premier long métrage, Le marais, nous entraînait en 2003 du côté de l'insolite. Il aura exploré depuis le polar fantastique dans Truffe, puis le drame historique de guerre à travers La cité. On ne s'attendait guère à le retrouver derrière un film aussi pleinement africain, collé à la tradition des œuvres d'Idrissa Ouedraogo et de Suleymane Cissé, mais où les acteurs délaissent le récitatif au profit de la vérité du jeu.

Ce cinéaste québécois, capable de pénétrer les mondes parallèles d'une géographie intérieure et extérieure, signe avec Rebelle son oeuvre la plus poétique et la plus achevée. En compétition au dernier Festival de Berlin, le film valut à sa jeune interprète congolaise, Rachel Mwanza, une enfant de la rue, le prix d'interprétation féminine. Renouvelant un thème déjà exploré au cinéma, celui des enfants soldats, Nguyen marie ici la chronique sociale à des envolées magiques, tirant parti des croyances et des pratiques animistes du Congo, pays où le film fut tourné.

Le destin de Komona

Le documentaire de Raymonde Provencher sur les fillettes soldates avait fait découvrir leur sort, moins connu que celui des garçons, kidnappées comme eux par les troupes rebelles dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne. C'est à travers la voix hors champ de Komona (Rachel Mwanza), adolescente enceinte du commandant qu'elle déteste, que son destin nous sera livré, tragique mais avec des plages de beauté et de mystère. Le charisme de cette interprète non professionnelle, qui vit son rôle sans jamais le jouer, ajoute au naturel d'un film capté sans académisme, avec une grâce stylistique, des images magnifiques et hantées (les combats de brousse en particulier) et des dialogues à demi improvisés. Obligée de tuer ses parents quand les rebelles pillent son village, elle deviendra soldate maltraitée, protégée par le statut de sorcière que sa troupe lui prête, et amie d'un jeune garçon albinos, le magicien (Serge Kanyinda), fabriquant de magnifiques grigris, bientôt son amoureux.

Nguyen est parvenu à incorporer le monde des esprits à celui de l'horreur au quotidien sans rien cacher des détresses et des tueries, mais en leur adjoignant une dimension?supérieure d'amour et d'occultisme. Et les fantômes des parents, aux corps et aux visages simplement blanchis sans effets spéciaux particuliers, semblent émerger des perceptions candides de la jeune fille. Le film est une quête initiatique, à travers la guerre, également le périple des deux enfants qui traversent le pays pour trouver le rare coq blanc dans un énigmatique village d'albinos, indispensable cadeau pour leurs épousailles. Il se poursuivra au village de l'enfance, pour exorciser son mal et accepter son bébé. Le dénouement poignant dans un camion bondé ouvrira sur l'espoir, sans la mièvrerie d'un happy end traditionnel. Rebelle pousse un cri de résilience dans un film envoûtant qui refuse de réduire le Congo aux monstres qu'il enfante, mais en exaltant aussi son immense poésie.