Kim NGuyen, un cinéaste à la poursuite d'une oeuvre atypique

Pour Kim NGuyen, le re?alisateur de Rebelle, «trop de films sur l’Afrique donnent la vedette a? des Blancs qui tentent, paternalistes, de sauver la situation». <br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Pour Kim NGuyen, le re?alisateur de Rebelle, «trop de films sur l’Afrique donnent la vedette a? des Blancs qui tentent, paternalistes, de sauver la situation».

Au dernier Festival de Berlin, Rebelle du Québécois Kim NGuyen valait à la jeune actrice congolaise Rachel Mwamza, 14 ans au moment du tournage, le prix d'interprétation féminine. Quand cette enfant de la rue de Kinshasa est retournée chez elle, sa statuette sous le bras, les gens lui lançaient la phrase d'Obama, «Yes, we can!», la transformant en icône de fierté. Ce beau film sort dans nos salles vendredi prochain.

Depuis son premier long métrage Le marais en 2002, Kim NGuyen poursuit une oeuvre atypique, inégale mais toujours en prise de risque. Voici qu'il signe avec Rebelle, tourné au Congo, en bordure de Kinshasa, un film d'esprit vraiment africain, naviguant entre la chronique de guerre et la fable fantastique. Tourner là-bas était toute une gageure. «Un des lieux les moins sécuritaires au monde», dit-il. Seule la compagnie Lloyds accepta d'assurer son plateau.

«Dès l'époque du Marais, j'ai commencé à écrire le scénario sur des enfants soldats. Ça se déroulait au départ en Birmanie, avec un jeune héros masculin, puis de fil en aiguille, un personnage féminin s'est imposé. J'avais rencontré des enfants soldats au Burundi.» L'histoire a dérivé vers l'Afrique subsaharienne, là où tant d'armées rebelles kidnappent les enfants et les enrôlent un fusil à la main.

«Trop de films sur l'Afrique donnent la vedette à des Blancs qui tentent, paternalistes, de sauver la situation, estime-t-il. J'avais envie de rendre leur réalité à ceux qui la vivent de l'intérieur, avec leur résilience, leur courage, leur tragédie, de donner la voix à cette petite héroïne soldate qui porte l'enfant du commandant qu'elle déteste. Son odyssée est terrible, remplie de paradoxes, car elle est à la fois une victime et un agresseur.»

Un univers magique

Rebelle aborde le parcours d'une enfant kidnappée, forcée d'abattre ses propres parents, avant d'être enrôlée, puis considérée comme une sorcière bénéfique par l'armée rebelle. Aux côtés d'un jeune magicien, son périple initiatique s'amorce. La magie, des fantômes se glissent dans le récit.

«On est né ou pas avec cet univers magique en soi. Moi, je m'y identifie. Au Congo, il est partout, et la rivière mène à l'inconscient congolais comme dans Heart of Darkness de Joseph Conrad.»

Le magicien est albinos dans Rebelle. «C'est un hasard. Serge Kanyinda s'est imposé par son charisme et son autorité naturelle. Dans Rebelle, j'ai créé un village entier d'albinos (ils sont nombreux au Congo) sans expliquer pourquoi. Il faut aussi laisser planer des mystères au cinéma.»

Au Congo, plus de 1000 enfants furent auditionnés. «Ceux qui venaient de la rue avaient quelque chose dans leur corps, un courage qui leur permettait d'aller plus loin que les autres. Rachel Mwanza n'avait aucune expérience, mais une présence qui perce l'écran. J'ai adopté la méthode Stanislavski de la vérité du jeu. Ce film constitue un gros virage pour moi, car j'entends garder cette authenticité dans le futur.»

Une comédienne prise en charge

Kim NGuyen aimait beaucoup le film Fish Tank de la Britannique Andrea Arnold, dans lequel une jeune fille sans expérience, Katie Jarvis, jouait aux côtés du grand acteur Michael Fassbender. «Cette cinéaste s'était donné une consigne: tourner dans un ordre chronologique et interdire aux acteurs de lire le scénario. J'ai suivi ses traces, offrant des trajectoires sans faire de répétitions avec des dialogues improvisés. Il s'agissait pour moi de planifier le chaos, de créer l'imprévu. Les scènes de bataille étaient en partie chorégraphiées, mais de façon organique. Les interprètes congolais se montraient très courageux. Ils tombaient, se relevaient.» Seuls trois acteurs sont montréalais.

«Rachel est payée pour son travail, mais au Congo, un mineur ne peut recevoir un chèque, poursuit-il. Elle avait déjà joué dans un documentaire belge. Sa famille avait dilapidé l'argent. On a proposé à Rachel de gérer ses cachets en lui versant une pension. C'est très compliqué de s'occuper ainsi d'une seule personne. J'imagine la complexité de prendre en charge une communauté...»

Autre défi: montrer Rebelle au Congo, à peu près dépourvu de salles de cinéma. «On ne peut se contenter d'envoyer le film, qui serait tout de suite piraté. Je voudrais le présenter l'automne prochain au Sommet de la Francophonie, qui se déroulera à Goma, dans l'est du Congo.»

Kim a trois scénarios dans sa manche, dont une adaptation libre des Âmes mortes de Gogol.

Rebelle lui a ouvert les portes du marché international, avec des possibilités de coproduction. Son film a été vendu dans 20 pays. Après quatre longs métrages, il sent sa carrière vraiment décoller.