Décès de Claude Miller 1942-2012 - Un grand voyageur en eaux troubles

Le cinéaste Claude Miller, 70 ans, auteur de plusieurs succès du cinéma français des années 1980 avec les plus grands interprètes, est mort dans la nuit de mercredi à hier à Paris. L’auteur de La meilleure façon de marcher, Garde à vue ou L’effrontée était malade depuis plusieurs mois.
Photo: Agence France-Presse (photo) François Lo Presti Le cinéaste Claude Miller, 70 ans, auteur de plusieurs succès du cinéma français des années 1980 avec les plus grands interprètes, est mort dans la nuit de mercredi à hier à Paris. L’auteur de La meilleure façon de marcher, Garde à vue ou L’effrontée était malade depuis plusieurs mois.

Il aura porté sur ses épaules le cinéma de qualité français, mais avec une fêlure. De Claude Miller, on garde en mémoire la curiosité, l'exquise courtoisie, le mystère aussi. Celui-ci venait sans doute d'une blessure secrète, celle d'un fils de Montreuil né en pleine guerre de parents juifs. Une partie de sa famille fut déportée, évanouie. Ainsi se forment les cinéastes inclassables.

Emporté par le cancer à l'âge de 70 ans à peine, il aurait eu tant à dire encore. On s'ennuie de ses lendemains impossibles.

De grands films, il en a tant semé sur sa route, sans jamais, ce qui est rare, se considérer comme un maître. Et des oeuvres comme Garde à vue (1981), avec le sublime duo d'acteurs Lino Ventura-Michel Serrault, Mortelle randonnée, offrant deux ans plus tard son rôle le plus troublant à Isabelle Adjani, puis L'effrontée, qui révélait en 1985 au cinéma la jeune Charlotte Gainsbourg, retrouvée en 1988 dans La petite voleuse, ont marqué les esprits.

Mais dès son premier film en 1976, La meilleure façon de marcher avec Patrick Dewaere et Patrick Bouchitey, sur fond d'homosexualité, il révélait ses talents de voyageur en eaux troubles. Il aura porté cet art-là à son sommet avec La classe de neige, d'après le roman d'Emmanuel Carrère, un film à la fois remarquable et malsain, coiffé du Prix du jury à Cannes en 1998.

L'échec, il le connut aussi (Le sourire, entre autres, un bide cuisant), souvent malmené par la critique française. Mais La petite Lili (d'après La mouette de Tchekhov) et Un secret, avec Patrick Bruel, Grand Prix des Amériques chez nous au Festival des films du monde en 2007, succès en salle en France, le remettaient en selle.

Il tournait sans relâche, Miller. Pourquoi? «Parce que tout le monde, y compris les psychopathes, les kidnappeurs d'enfants, a ses raisons, et que j'ai envie de les comprendre», confiait-il au Devoir.

Son dernier film, Thérèse Desqueyroux, adapté du roman de François Mauriac, avec Audrey Tautou dans le rôle-titre et Yves Jacques en avocat, il l'avait tourné déjà malade. En fin de piste, il disait espérer que le Festival de Cannes ferait une place au film, peut-être hors compétition. Et on s'étonnerait de ne pas l'y retrouver, tant Cannes n'oublie pas les siens.

L'artisan

Ce cinéaste-là, qui travailla d'abord aux côtés de Carné, de Bresson, de Godard, de Demy, de Truffaut, se percevait comme une sorte d'artisan. Il se renouvelait, tout en adaptant souvent des oeuvres théâtrales ou littéraires, préférant puiser sa substance dans l'imaginaire des autres, mais sautant à volonté dans les nouvelles technologies, en perpétuelle découverte.

On le croisait si souvent à Montréal, Claude Miller. Assez pour le considérer comme un des nôtres. Yves Jacques était un de ses comédiens fétiches. Et là où bien des cinéastes français courent après leurs propres vedettes «banckables», comme ils disent, Miller se montrait loyal envers Yves Jacques, qu'il fit tourner en France aux côtés de grands acteurs. Depuis le jour où il lui avait donné un petit rôle dans La classe de neige en s'excusant du peu, Miller l'avait à la bonne, et il le fit jouer dans six autres films, dont un premier rôle conçu sur mesure dans La chambre des magiciennes en 2001, tourné en numérique. «Pour lui, j'étais un grand acteur, ce qui m'a donné confiance en moi. Il contrôlait son plateau en donnant l'impression à chacun qu'il avait une marge de manoeuvre.»

Il était triste hier, Yves Jacques, heureux tout de même d'avoir pu voir Miller un mois avant sa mort. «Mon ami, mon confident, mon grand frère du cinéma français, répétait-il. Claude adorait le Québec, appréciant ici la simplicité des rapports humains. Il disait qu'on parlait un langage du XIXe siècle tourné vers l'avenir.»

On avait rencontré Miller pour la dernière fois avant le tournage de Voyez comme elles dansent, coproduit ici et tourné à travers le Canada, adapté d'une nouvelle de Roy Parvin. Anne-Marie Cadieux et Yves Jacques, entre autres interprètes québécois, étaient de ce «train movie», où une femme remonte le fil de son passé. «Il a appris qu'il était malade sur ce tournage», révèle Yves Jacques, qui s'avoue désolé du piètre accueil que le film connut en France, sorti en plein mois d'août, le pire moment de l'année. Mauvaises critiques, public absent. «Ça s'était mal passé avec le producteur Patrick Godeau, ce qui explique bien des choses, mais le film est beau et j'espère qu'il connaîtra un autre sort à sa sortie au Québec, sans doute à l'automne.»

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