Chavirant portrait

Photo: Office national du film

Ce délicieux et très émouvant autoportrait en mosaïque de la comédienne et cinéaste Paule Baillargeon s'éclate en bribes de vie, de carrière: profil féminin éclairant au passage le paysage culturel québécois sur plusieurs décennies. Alliant la pudeur, l'humour et la sensibilité, ces Trente tableaux jonglent avec les supports. Vrai bijou, monté avec rythme et bonheur, qui remue et émerveille.

Le film pourrait ressembler à une espèce de jeu de cartes duquel on pigerait un âge au hasard. «J'ai 5 ans», «J'ai 62 ans», «J'ai 35 ans», etc., dit la voix de Paule Baillargeon en commentant ces fragments d'existence à décoder aussi entre mots et images, car tout n'est pas dit, mais souvent suggéré. Planent une simplicité, une mélancolie, une colère, un espoir sur son beau visage qui se transforme à peine au fil du temps. Défilent des paysages abitibiens, montréalais, les êtres aimés, parfois disparus.

Réalisé dans le cadre d'une résidence d'artiste à l'ONF, ce documentaire a pu s'appuyer sur des techniques diverses: animation des dessins de Paule Baillargeon, photos insérées à travers des montages ludiques, extraits de films maison, d'autres ayant jalonné sa carrière, scènes captées de ce Grand Cirque ordinaire en création collective, qui secoua les puces du Québec et dont elle fut l'un des membres fondateurs à la fin des années 60.

Car la trajectoire de Paule Baillargeon recoupe aussi celle de nos révolutions culturelles, comme il remonte le cours du mouvement féministe au Québec. La cinéaste d'Anastasie oh! ma chérie et de La cuisine rouge, l'actrice qui jouait nue dans Vie d'ange de Pierre Harel, la Sister Gertrude qui retire son voile dans La dame en couleurs de Claude Jutra, scène reprise en ouverture de Trente tableaux, c'est elle, mais également sa société en mouvement.

Ses nombreux visages se répondent: celui de la petite fille de Val-d'Or que sa mère désespéra en lui signifiant son manque de talent en dessin, celui de la femme mûre qui joue avec son chien Watam dans la campagne de Bromont ou qui se rapproche d'une mère en fin de vie, la jeune dame qui rayonne dans l'attente d'un enfant, etc. Tous ces âges, tous ces jeux, tous ces documents livrent un peu d'elle. Et ses dessins esquissés sur des bouts de papier et des serviettes de table, qu'elle avait conservés, soudain animés dans ce film, heureux et dansants, paraissent délivrés des mauvais sorts d'antan.

Il s'agit in fine beaucoup moins d'un film féministe que d'un portrait de femme. Cette mère si importante dont elle porte le destin brimé sur ses épaules s'impose en figure tutélaire, comme sa fille Blanche en symbole d'espoir. Du spectacle de tous ces fragments de Paule, ponts entre hier et demain, on ressort chavirés, et bien émus.

Précisons qu'en marge de la projection de Trente tableaux, plus de 350 reproductions de dessins de Paule Baillargeon seront exposés dans le hall du cinéma Excentris, aussi longtemps que le film y tiendra l'affiche.

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