Fragments de femme

Paule Baillargeon
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Paule Baillargeon

Dimanche dernier, à la soirée des Jutra, on l'a vu émue, se faire applaudir à tout rompre par le milieu du cinéma. Son prix-hommage, la cinéaste et actrice Paule Baillargeon, trop modeste et si touchante de l'être, le méritait bien plus qu'elle ne le croit. En porte-à-faux avec une société en mal de sens, elle traverse depuis la fin des années 60 — avec Le Grand Cirque ordinaire, devant et derrière la caméra — notre univers culturel, y greffant sa classe, sa révolte et sa mélancolie.

Étrange filiation

Paule Baillargeon se révèle être plus présente encore dans notre paysage, à l'heure où est lancé en salles son film autobiographique, Trente tableaux, réalisé comme artiste en résidence à l'ONF, une expérience qu'elle a adorée.

Ce film, c'est elle, à un âge ou l'autre. Chaque fragment de cette mosaïque commence par sa voix disant: «J'ai 11 ans, j'ai 37 ans, j'ai 65 ans», avec un retour sur l'époque en question à travers photos, animations, vidéos, extraits de films, narration.

Sa mère, qui l'a élevée à Val-d'Or, femme au foyer ruant dans les brancards, elle la porte sur ses épaules au long du film. Et de me citer son poème, lu dans Trente tableaux: «Je porte quelqu'un sur ma hanche /Quelqu'un qui crie vengeance /Quelqu'un qui m'assassine quand je n'y prends pas garde /Quelqu'un dont j'écoute et reconnais l'histoire /Avec effroi.»

Elle avouera n'avoir découvert qu'une fois son film terminé à quel point cette thématique était puissante. «Celle de cette mère que j'avais aimée et détestée, morte il y a sept ans, dont la colère m'a habitée.» Son féminisme s'est ancré dans cette filiation-là, antérieure à sa propre vie.

Tout a commencé quand Paule Baillargeon est arrivée à l'ONF avec un projet qui n'a pu se réaliser. Mais la productrice Colette Loumède insistait pour qu'elle lui présente autre chose. «Je lui racontais des histoires sur ma vie. Elle m'a dit: "Écris-les."» De fil en aiguille, ces fragments présentés dans le désordre allaient devenir Trente tableaux.

De bonheur en bonheur

Paule Baillargeon avait conservé des photos, des dessins faits par elle sur des bouts de papier, des scènes filmées. «Je suis amie avec Jacques Leduc. Avant que mon chien ne meure, avant que ma mère ne disparaisse, je lui avais demandé de venir les filmer à mes côtés, sans intention d'utiliser ce matériel-là.»

Ces scènes-là, vivantes et émouvantes, dans la maison de Bromont, seront capitales dans Trente tableaux. Quelques autres furent tournées pour le film, dont le retour en Abitibi. Les segments composent sa vie, certes, en offrant aussi un portrait du Québec: à travers l'enfance abitibienne, l'aventure libertaire du Grand Cirque ordinaire, en passant par le combat féministe, la maternité, le cinéma, la solitude, les fulgurances et les doutes.

Sa carrière comme cinéaste, Paule Baillargeon la juge incomplète. «Je voulais m'exprimer davantage. Le film La cuisine rouge, qui m'a échappé et dont je ne cautionnais pas le radicalisme, m'a fermé des portes. J'ai eu beaucoup de difficulté à faire du cinéma, même si j'en avais la passion et des choses à dire.»

Trente Tableaux, elle le voit comme un film conçu à quatre mains avec son monteur, Michel Giroux, qui a réalisé des miracles à partir de simples photos. «Il avait fait des films expérimentaux et pouvait retravailler n'importe quelle image.» Les animateurs, sous la direction de Philippe Vaucher, ont prêté vie à ses dessins. «C'est la première fois qu'ils travaillaient pour un long métrage et ce fut assez difficile. Les animations, qui occupent 12 minutes du film, ont été effectuées en si peu de temps.»

Au cours du tournage, elle allait de bonheur en bonheur, riant de voir ses dessins s'animer, mais aussi devant le mariage de son univers poétique, cinématographique et personnel à l'écran. «Quelle joie que Michel Giroux, un homme, ait pris à bras-le-corps un film de féministe», s'exclame-t-elle. Paule Baillargeon avoue pourtant avoir souffert au long de sa vie de cette étiquette de féministe, trop réductrice. «Le film, c'est l'histoire d'une femme», dit-elle.


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