Cinéma mosaïque

L’acteur principal de Roméo Onze, Ali Ammar, accompagné du réalisateur, Ivan Grbovic.<br />
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir L’acteur principal de Roméo Onze, Ali Ammar, accompagné du réalisateur, Ivan Grbovic.

Longtemps jugé trop «pure laine», le cinéma québécois s'ouvre désormais plus largement à une mosaïque multiethnique, miroir du Montréal contemporain. On s'en félicite d'autant plus lorsqu'une œuvre aussi fine que Roméo Onze d'Ivan Grbovic ouvre une porte sur toutes les différences, dans un Montréal où chaque parc et chaque ruelle semble porter l'empreinte de nos pas.

Mardi, on rencontrait Ivan Grbovic dans un café du Mile-End, juste avant son départ pour le Festival international du film de Belgrade. Québécois d'origine serbe, le jeune cinéaste se réjouissait d'aller montrer son oeuvre devant des membres de sa famille élargie. Roméo Onze, coécrit avec Sarah Mishara — également sa directrice photo —, suit depuis plusieurs mois la route des rendez-vous de films: Karlovy Vary, Toronto, Namur, le Festival du nouveau cinéma, etc., souvent primé, toujours remarqué. Le voici enfin sur nos écrans.

Rencontres miracles

Ivan Grbovic, un ancien de Concordia, puis de l'American Film Institute de Los Angeles, signe ici son premier long métrage, mais certainement pas son dernier. Il a suivi la voie classique qui démarre aux courts métrages: La tête haute, Les mots, La chute, avant de s'atteler à ce Roméo Onze, fruit de rencontres miracles, avec l'acteur principal surtout, cet Ali Ammar, bouleversant de talent et de naturel, dont le personnage suscite toutes les compassions.

Le film raconte l'histoire d'un jeune homme handicapé vivant dans sa famille d'origine libanaise à Montréal. Incapable de rencontrer des filles, il s'est créé un alter ego imaginaire sur les réseaux sociaux.

«Mes personnages sont de purs Montréalais qui mélangent les langues à la maison, ici l'arabe et le français, le joual aussi, entre traditions et modernité, explique le cinéaste. Le jeune héros est à la fois handicapé et un chrétien maronite libanais. Aux yeux d'un Québécois moyen, il est très différent. Pourtant, chacun peut s'identifier à lui.»

Il ne désirait pas parler de sa propre communauté. Trop facile. Plutôt découvrir un univers inconnu en effectuant maintes recherches en amont. Pas envie non plus d'aborder la guerre au loin, comme dans la plupart des films québécois qui traitent de l'immigration, comme Incendies ou Monsieur Lazhar, qu'Ivan Grbovic admire par ailleurs. «Je voulais mettre en scène une minorité ethnique sans offrir au film une portée politique.»

Son Roméo Onze, il l'a voulu tout simple, en classique parcours d'apprentissage: «Un gars désire être quelqu'un d'autre. Ça tourne mal. D'où la chute, dont il tire un enseignement, tout comme son père. Et le dénouement n'est pas sombre, plutôt lumineux.»

Au départ, il cherchait juste des interprètes de Montréal, d'origine libanaise de préférence, et s'est heurté au manque d'acteurs issus des minorités culturelles. Alors, il a opté pour un casting sauvage. Ali Ammar, étudiant en psychologie au collège Ahuntsic, n'avait jamais joué de sa vie. Au service d'aide aux étudiants handicapés, quelqu'un lui a fait part d'une offre d'auditions.

La maison de production Reprise Films cherchait un jeune homme handicapé aux jambes et d'origine libanaise. Ali Ammar avait l'âge du rôle: 22 ans, et son problème aux jambes datait de sa naissance prématurée: «Je suis arrivé au Québec du Liban avec ma mère, à un an et demi. J'ai commencé ma vie en fauteuil roulant avant de subir une grosse chirurgie de la moelle épinière à trois ans et demi», évoque-t-il.

Il dut subir bien des opérations, demeure claudicant. Son père possède un restaurant comme celui du film. Des fils de correspondance le liaient au rôle.

Corps et âme


Ivan Grbovic l'a rattrapé alors qu'il fuyait l'audition, ayant décidé, tout compte fait, de rebrousser chemin, avant tout essai. C'était lui! Ali Ammar affirme avoir adoré l'expérience. Il évoque la chimie avec le cinéaste, l'état de grâce sur le plateau, le travail à fond de train (de 5h à 20h durant le tournage) dans lequel il s'est jeté corps et âme. Son expérience personnelle a nourri le film. «N'eût été cette souffrance, j'aurais moins habité le rôle. Mais je n'avais qu'à me remémorer des souvenirs correspondant aux scènes du film pour les ressentir de nouveau.» L'école secondaire, qui lui parut si éprouvante, lui revenait en tête avec son cortège d'humiliations; aussi dans sa famille, le sentiment que les autres ne comprenaient pas à quel point c'est lourd, un handicap. «Il y a de moi dans Rami, c'est sûr, mais je jouais aussi un rôle.»

Ivan Grbovic juge ce personnage très contemporain: «Les jeunes veulent tout tout de suite. Le petit Rami, qui travaille dans le restaurant de son père, devient, sur un réseau social, un homme d'affaires qui prend l'avion tous les deux jours. Mon film dit: "Apprends à te connaître avant de te jeter à l'eau."»

Aux côtés d'Ali, dans la peau du père: le grand acteur libanais Joseph Bou Nassar (West Beirut, Beyrouth, ville ouverte), seul interprète qu'ils ont recruté là-bas. «J'étais naïf en entreprenant ce film, estime le cinéaste. Ç'aurait pu être un désastre. Je démarrais Roméo Onze à moins 20 plutôt qu'à zéro. Quand tu travailles avec des non-acteurs, il faut diriger plus serré, mais Joseph Bou Nassar, avec son expérience, tirait la distribution par le haut.»

Avec un petit budget (1,1 million) et 25 jours de tournage, Ivan Grbovic considère avoir accompli des miracles, tant certaines séquences réclamaient une grosse logistique: le mariage de la soeur de Rami, la scène à l'hôtel qui lui a donné l'occasion d'un beau et intense plan-séquence en climax d'émotions. Ivan Grbovic lève son chapeau à son producteur Paul Barbeau, qui a su aplanir un tas de difficultés. La magie sur le plateau a fait le reste. Un jour, Ali Ammar a montré à Ivan Grbovic des vidéos maison de son enfance, avec sa marchette. «Je les ai finalement intégrées à Roméo Onze, explique le cinéaste, en laissant même la voix de sa mère.»

Le film est souvent sombre, truffé de scènes nocturnes, s'opposant à la lumière de l'écran éclaboussant la vie virtuelle et artificielle du héros. Ivan Grbovic et Sara Mishara se sont inspirés de certains films de Gus Van Sant, entre autres. Le cinéaste croit avoir fait le tour de son sujet avec Roméo Onze. Toujours aux côtés de Sara Mishara, il cogite un nouveau scénario avec encore une portée sociale, mais d'autres thèmes. Quant à Ali Ammar, qui se destine à une carrière d'enseignant en français, il aimerait bien jouer encore. Le jeune homme aux beaux yeux mélancoliques a pris la piqûre du cinéma. Il a aussi convaincu tout le monde de la portée profonde de son immense talent.
2 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 3 mars 2012 10 h 08

    À voir en région.

    Ce film viendra-t-il en région ? Ce serait important, justement pour nous sortir de notre purelainisme régional encore très fort, malgré la présence de plus en plus notoire d'immigrants et de réfugiés, toujours victimes du racisme silencieux.

  • Pierre Vincent - Inscrit 3 mars 2012 15 h 44

    Devrait-on parler d'un documentaire virtuel ou d'un film de fiction?

    Belle chronique d'un film qui s'annonce des plus intéressants. Mais il semble plus près du documentaire virtuel que de la pure fiction tant le personnage principal est proche de l'expérience de l'acteur qui l'incarne. Un nouveau réalisateur, de nouveaux comédiens, cela promet pour l'avenir du cinéma québécois multi-ethnique. Ce ne sont pas les sujets qui manquent sur l'Ile de Montréal, en tout cas...