La sédentarisation de l'amateur de cinéma?

Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir

Tout le cinéma du monde en un simple clic, sur une tablette ou un cellulaire? Cela semblait impossible il y a une décennie, mais cette réalité prend maintenant forme sur nos écrans. Qu'en pensent ceux qui tiennent à bout de bras les derniers temples du septième art?

«Pour voir des films, ce ne sont pas les endroits qui manquent!» déclare Michel Gagnon, responsable du Réseau Plus de l'Association des cinémas parallèles du Québec, un regroupement d'une cinquantaine de salles non commerciales dont la mission est de diffuser du cinéma de qualité. Circuit qui ne comptait que quelques salles il y a 20 ans, Réseau Plus n'a pas encore vu la fin de son expansion, attirant toujours dans son giron d'autres lieux de diffusion.

Or, cela ne signifie pas que la cinéphilie traditionnelle ait encore des beaux jours devant elle. «Le vrai problème, c'est les jeunes», souligne Michel Gagnon. «Ils disent que nous avons de bons films, mais ils ne viennent pas les voir. Ou ils les ont déjà vus alors qu'ils ne sont pas disponibles sur DVD! On se doute bien qu'ils les trouvent sur Internet. Ma clientèle est déjà réduite; si plusieurs d'entre eux téléchargent illégalement, j'en perds encore plus.»

Cette réalité l'a rattrapé lors de la présentation du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux, qui fut par ailleurs un grand succès commercial. Déjà disponible sur Internet lors de sa sortie au Québec l'an dernier, les plus malins savaient où le dénicher. Marie-Christine Picard, directrice opérations et exploitation chez Ex-Centris, constate elle aussi le phénomène. «Quand les films français arrivent six mois, voire un an plus tard sur nos écrans, certains les ont déjà vus.» Et ce n'est pas parce que ces cinéphiles ont fait un voyage éclair à Paris...

Les possibilités de téléchargement (légal ou pas), de vidéo sur demande, de télévision à la carte et autres moyens technologiques de visionner ou posséder des films forcent les salles de cinéma à modifier leur offre. Devant cette «atomisation des réseaux de distribution», selon la belle formule de Francis Ouellette, directeur général de la compagnie de distribution FunFilm, la clé du succès, ou tout simplement de la survie, passe par la multiplication des événements.

«Peu importe ce qui va arriver, l'homme est un animal grégaire», de dire Mario Fortin, propriétaire du cinéma Beaubien. C'est donc sur ce besoin de rassemblement que tablent les propriétaires de salles, qui multiplient les présentations en direct d'opéras, de matchs de boxe ou de spectacles à grand déploiement diffusés par satellite, des événements rendus possibles grâce aux projecteurs numériques. Mario Fortin a même cédé aux sirènes du 3D. «Il y a deux ans, je ne pas pouvais prédire des films comme Pina de Wim Wenders; les cinéastes qui intéressent ma clientèle se sont approprié cette technologie.»

Pour plusieurs, le numérique représente un monde de possibles qu'il faut saisir. C'est le cas de Marcel Venne, président de l'Association des propriétaires de cinémas et de cinéparcs du Québec. «Vous vous souvenez du VHS qui devait nous terroriser? Il nous a quittés et nous sommes encore là!» Finis la pellicule usée et le son de mauvaise qualité. «Avec le numérique, on peut varier les formats de projection et offrir une véritable sortie au spectateur, pas juste un film», dit M. Venne. Et il continue de croire que la salle demeure toujours le moyen idéal de susciter l'intérêt pour les films. «Ce sont d'excellentes vitrines et elles font vivre tous les autres supports. Mais entre vous et moi, où est le plaisir de regarder un film sur son téléphone?»

Clubs vidéo


Si la salle de cinéma a encore de beaux jours devant elle, l'horizon semble s'assombrir du côté des clubs vidéo. Et les chiffres ne mentent pas, tels ceux de l'Institut de la statistique du Québec: de 2007 à 2011, l'achat de DVD est passé de 735 100 exemplaires à un maigre 272 800. Gilles Deguire, propriétaire de Vidéo Beaubien, un vieux routier de la location depuis 25 ans, a connu les beaux jours du Beta, du VHS... et du DVD. «Tou.tv, Netflix, ce sont nos compétiteurs. Est-ce que l'on sera encore là dans 10 ou 15 ans? Je n'en suis pas certain... La vente de DVD usagés fut une excellente source de profits pour les clubs, mais plusieurs ont tardé à prendre le marché des copies neuves, accaparé par les grandes surfaces. On voit maintenant une nette diminution des locations de nouveautés, d'où l'importance de diversifier notre collection.»

C'est dans cette diversité que réside le salut pour son commerce, et celui de tous ces gardiens du temple du septième art, un temple aux colonnes fragilisées par des technologies visant ni plus ni moins que la sédentarisation du cinéphile.

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Collaborateur du Devoir

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