Les écrans seconds

Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir

Est-ce que le public a moins soif de cinéma? À en juger par les 16,5 millions de téléchargements illégaux effectués en 2010 pour mettre la main sur Avatar, de James Cameron (tel que rapporté dans le journal Le Monde), ce n'est pas le cas. Or, le grand écran et le lecteur DVD commencent à être désertés au profit des nouvelles plateformes. Certains de leurs défenseurs témoignent de cette révolution du regard.

Le cybercinéphile peut concocter son programme en naviguant sur une foule de sites Internet. L'imposant catalogue de l'Office national du film du Canada (ONF) peut être visionné gratuitement, tout comme un obscur film expérimental déposé sur YouTube par un cinéaste en mal de rayonnement international. C'est sans compter l'opulence américaine de Netflix, pour quelques dollars par mois.

Les plateformes ne manquent pas... et les enjeux liés à la diffusion du septième art non plus. Jérôme Hellio, directeur de Tou.tv, reconnaît «que les choses vont très vite et qu'il faut avoir l'honnêteté intellectuelle de remettre nos modèles en question régulièrement». Celui mis sur pied par Tou.tv pour le long métrage de fiction depuis sa fondation, en 2009, représente une sélection d'une dizaine de longs métrages d'ici et d'ailleurs, disponibles gratuitement pour visionnement sur quelques périodes d'environ 7 à 14 jours.

Ses choix sont bien sûr dictés par ceux de la «grande famille radio-canadienne», car lorsque la société d'État fait l'acquisition d'un film, elle négocie aussi une possible diffusion sur Tou.tv. Il rêverait d'élargir sa sélection, lorgnerait même du côté des blockbusters, mais compose avec un mandat très large, celui d'une chaîne généraliste... sur le Web. Le cinéma tente de s'imposer entre les séries télévisées et les webséries, très appréciées du public de Tou.tv, composé à près de 50 % d'internautes entre 18 et 34 ans. «Sur une base annuelle, environ 7 à 10 % du trafic est généré par les films de fiction et les documentaires. Ça semble peu, mais considérant l'abondance de l'offre sur Internet...»

Mémoire du cinéma québécois

Du côté d'Éléphant, mémoire du cinéma québécois, l'abondance et la qualité sont aussi au rendez-vous, puisque sur cette plateforme numérique sur demande de Vidéotron, ce sont près de 150 films québécois, dont une foule de grands classiques, que les téléphages peuvent s'offrir. Mais pour Marie-Josée Raymond, responsable d'Éléphant, ce travail de restauration et de numérisation doit s'élargir et, surtout, s'extirper de l'écran de télévision. «On a fait le tour de l'accessibilité par câble, souligne-t-elle. Certains câblodistributeurs ne peuvent pas proposer Éléphant parce que leurs serveurs ne sont pas assez puissants. Pour rendre accessible une cinématographie nationale, il faut cibler les grands sites internationaux de téléchargement comme iTunes, et pas seulement vouloir offrir les films en visionnement sur demande.»

Ce besoin de rejoindre le public sur son ordinateur et un peu partout à travers le monde, Nicolas Girard Deltruc, directeur général du Festival du nouveau cinéma (FNC), l'éprouve également. Depuis quelques années, il tente d'élargir la programmation de son événement automnal sur d'autres écrans. En collaboration avec Illico, et avec l'accord des cinéastes, des producteurs et des distributeurs, certains d'entre eux acceptent de présenter leurs oeuvres à la télé, sur Internet et même sur les cellulaires pendant, voire avant! la tenue du FNC. «L'offre de films indépendants peu connus et peu diffusés diminue partout. Même sur Internet en visionnement sur demande, on ne trouve pas grand-chose. Un partenariat comme celui avec Illico nous permet de toucher un autre public hors de Montréal et de faire connaître le FNC. Il faut mettre les deux pieds dans cette réalité et développer des partenariats avec l'industrie privée, car placer des logos, ça ne marche plus aujourd'hui.»

Cette dématérialisation du FNC pourrait ressembler à celle entreprise par le festival de Sundance, avec sa chaîne de télévision, son pouvoir de distributeur et sa capacité de diffuser sur Internet les oeuvres primées des éditions précédentes. Si ce modèle fait rêver Nicolas Girard Deltruc, il ne semble pas à portée de main («Il y a une certaine frilosité chez les distributeurs.»). Mais il ne croit pas que les écrans seconds vont cannibaliser ceux des salles de cinéma. «Pourquoi les gens vont à des concerts alors qu'ils sont capables d'avoir toute la musique sur MP3? Parce qu'ils ont l'artiste devant eux et le partage avec le public. Tout est dans l'ambiance.» Encore faut-il sortir de chez soi.

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Collaborateur du Devoir

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