Brigitte Poupart aux Rendez-vous du cinéma québécois - D'urgence et d'amitié

Son film, Brigitte Poupart l’a voulu objet artistique, dépassant le sujet abordé pour poser des questions sur les cycles de la vie.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Son film, Brigitte Poupart l’a voulu objet artistique, dépassant le sujet abordé pour poser des questions sur les cycles de la vie.

Cette multicréatrice accompagne son premier film, Over My Dead Body, journal et lettre d'amitié à son grand ami, le chorégraphe Dave St-Pierre, dont elle a filmé le chemin de croix.

Brigitte Poupart sera partout en fin de semaine. Demain, son troublant et excellent documentaire Over My Dead Body assure la clôture des 30es Rendez-vous du cinéma québécois et prend l'affiche en salle dès le lendemain.

Dimanche, son petit coeur battra pendant la cérémonie des Oscar. Elle est de la distribution de Monsieur Lazhar de Philippe Falardeau, en nomination pour la statuette du meilleur film en langue étrangère. L'enseignante pimpante et pleine d'idées du film, sorte d'alter ego de Falardeau, c'est elle. Ajoutez que Brigitte Poupart prépare la mise en scène de la Soirée des Jutra, le 11 mars, qu'elle annonce humoristique autant qu'élégante. «Oui, ma carrière est polymorphe, dit-elle en rigolant, mais ça se passe en faisceau. Tout est lié.»

Over My Dead Body est son premier film et une plongée en eau profonde, fruit d'un pacte avec son grand ami, le chorégraphe Dave St-Pierre. Souffrant de fibrose kystique, en attente d'un donneur pour une greffe de poumons susceptible d'allonger sa ligne de vie, la cinéaste s'est engagée à le suivre au fil des mois précédant l'opération. «J'avais promis de retenir mes larmes et d'aller jusqu'au bout.» Sa fierté: n'avoir jamais craqué devant lui.

Entre eux, il y eut d'abord un coup de foudre amical et artistique. Elle a déjà chorégraphié son travail, dansé dans sa pièce Un peu de tendresse bordel de merde! Ces deux artistes jusqu'au-boutistes ont trouvé un reflet dans leurs regards croisés.

«Un jour, Dave m'a dit: "Je suis sur une liste d'attente pour une greffe des poumons." Au début, je devais le suivre avec une caméra. Le projet est devenu film avec l'aide de Colette Loumède et de la Coop Vidéo. Dave s'est pris au jeu.»

Elle vivait comme lui, s'étant engagée à laisser tomber tout le reste, dont ses spectacles avec les Zapartistes, si l'appel pour la greffe survenait. Elle filmait en cadrage serré, afin de montrer le manque d'horizon, intégrant le son comme un personnage.

«Il ne s'agit pas d'un documentaire sur l'oeuvre de Dave. Les extraits de ses pièces sont en corrélation avec son état physique, mais je devais quand même présenter le personnage. On a monté Over My Dead Body comme un one man show, avec un prologue, le quotidien de l'attente, puis la résolution. Mon expérience au théâtre m'a servie au moment du montage, qui garde un rythme serré. Dave est très impulsif et j'ai construit ce film comme un suspense graphique. Il est pris en cage. Sa vie est un jeu d'échecs en terrain miné.»

Trois coups de téléphone sont au centre du film. «Quand il y a un donneur, on se rend alors à l'hôpital, à travers une sorte de rituel. Il se rase le visage. Les deux premières fois, ses parents l'accueillent.» Brigitte Poupart croit que le tournage a aidé Dave à demeurer alerte, stimulé par leur projet commun.

«Il était très conscient de l'image qu'il voulait laisser. Dave est un tragique qui ne pensait pas s'en tirer. Après le deuxième échec d'une greffe, je l'ai vu entrer dans un détachement étrange, comme un homme ayant déjà un pied dans le monde de la mort. Avec 25 % de sa capacité pulmonaire, il avait l'impression à 34 ans de vivre dans le corps d'un vieil homme.»

Brigitte Poupart se félicite d'avoir reçu l'appui du chirurgien, le docteur Pasquale Ferraro, qui lui a accordé une entrevue avec grande générosité. «Il m'a permis aussi de suivre une opération. Je filmais le coeur battant, en trichant un peu par la suite, car ce n'est pas le coeur de Dave.»

Pour Brigitte Poupart, il était clair que le film devait se terminer au bloc opératoire, quelle que soit l'issue de la greffe. «La suite appartient à une autre histoire, mais son rapport à l'art va forcément changer.»

Son film, elle l'a voulu objet artistique, dépassant le sujet abordé pour poser des questions sur les cycles de la vie, sur la mort, comme une fable avec une morale: Carpe diem (cueille le jour). «Ce tournage a provoqué chez moi le sentiment d'urgence: ne pas remettre à demain, écouter son désir plutôt que sa peur.»

Demain, Dave St-Pierre sera dans la salle pour voir le film sur grand écran, avec émotion, sans doute, mais sur ses pieds. En vie.