Entrevue - Capturer le mystère de l'existence de l'autre

Les affinités ont réuni Claire Denis et Agnès Godard, de passage à Montréal. D’ailleurs, elles se ressemblent un peu.
Photo: François Pesant - Le Devoir Les affinités ont réuni Claire Denis et Agnès Godard, de passage à Montréal. D’ailleurs, elles se ressemblent un peu.

Elles se comprennent à demi-mot, complices de longue date. Toutes deux participaient en 1983 au tournage de l'inoubliable Paris, Texas de Wim Wenders, Claire Denis comme assistante-réalisatrice, Agnès Godard en tant qu'assistante caméra. Les affinités les ont réunies, l'une à la mise en scène, l'autre à l'image. D'ailleurs, elles se ressemblent un peu.

Leur première collaboration allait donner lieu à Chocolat (1988), tourné au Cameroun, largement autobiographique, produit avec un coup de pouce de l'ami Wim Wenders. Claire Denis, fille d'un administrateur colonial, a passé son enfance en Afrique subsaharienne, notamment au Cameroun et au Burkina Faso. Déjà son acteur fétiche Isaach de Bankolé crevait l'écran à la distribution du premier long métrage. Il appartient toujours à son paysage cinématographique. La cinéaste aime les clans d'acteurs et de collaborateurs, sans s'y laisser emprisonner. Agnès Godard est directrice photo sur pratiquement tous ses films.

Elles carburent à l'instinct, aux familles d'esprit, à une certaine manière de faire des films, sans grandes explications psychologiques en amont, échangeant autour du travail, des gestes, de l'environnement naturel qui nourrit une atmosphère en apportant ses propres réponses et sa couleur.

Les films de Claire Denis sont faits de pulsation, de désir, de violence. L'image, la musique, les corps, les paysages prennent souvent le relais des mots. La cinéaste fut l'une des premières en France à créer un cinéma de l'altérité. La figure de l'étranger, dans une culture dont il ne connaît pas tous les codes, est au coeur de son oeuvre atypique, qui a produit des perles comme S'en fout la mort, Beau travail, Trouble Every Day, 35 rhums. Parfois tournées dans des banlieues où la culture d'origine recrée un microcosme.

Son plus récent White Material fut coécrit avec la romancière Marie NDiaye (prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes). Isabelle Huppert y incarne la patronne d'une plantation de café dans un pays d'Afrique qu'elle refuse de quitter au mépris du bon sens et du danger.

«Les gens attribuent les thèmes de mon cinéma à mon passé en Afrique, dit-elle, mais c'est juste que je sais voir l'autre. Voir, c'est illimité et ce n'est pas compassionnel.» N'empêche que son passé lui a vraiment ouvert les yeux sur ceux que bien des gens croisent sans que s'arrête leur regard: Africains, Antillais. Ou même cette femme blanche accrochée à ses privilèges et à son courage dans une ancienne colonie embrasée par la guerre civile, comme dans White Material. Elle tourne souvent sous les tropiques: «Il fait chaud. Il faut s'absorber dans les autres et recevoir ce qu'ils ont à donner. Ceux qui manquent de curiosité ne peuvent s'y adapter.»

Femmes et générations

La cinéaste trouve qu'il est difficile de faire des films pour des femmes de sa génération. «On a intérêt à ne pas exprimer ouvertement les questions qu'on se pose. Il faut offrir des réponses pour rassurer tout le monde. La seule personne à qui je peux dire: "Cherchons!", c'est Agnès.»

Il est frappant d'ailleurs de voir à quel point Agnès Godard — même si elle a dirigé la caméra de films d'Érick Zonca (La vie rêvée des anges), d'André Téchiné (Les égarés), etc. — a travaillé surtout avec des cinéastes femmes, d'Agnès Varda à Catherine Corsini et Tonie Marshall, en passant par Solveig Dommartin, Ursula Meier et bien d'autres. Sans compter Claire Denis, bien entendu.

«Claire est une sculptrice, déclare Agnès Godard. Elle est la réalisatrice qui compte le plus sur l'image pour raconter une histoire. Ce qui l'intéresse, c'est le langage même du cinéma. Claire aborde le mystère de l'existence de l'autre, traité avec respect, ce qui m'apporte une vraie perspective photographique.»

Claire Denis rappelle que dès ses origines, avec les frères Lumière, Charlot, le septième art s'est efforcé de montrer la difficulté de vivre. «Mais un cinéaste n'a pas besoin de traiter les grandes crises du monde. Dans la cellule familiale résident toutes les tragédies. Un cinéaste comme Ozu en a tiré des chefs-d'oeuvre.»

La cinéaste a connu des problèmes de santé, ce qui a repoussé certains de ses projets, mais elle planche sur deux scénarios, dont un film de science-fiction, genre qu'elle mettra à sa patte. Aussi une oeuvre aventureuse au Surinam, l'ancienne Guyane hollandaise.