Entretien avec Robert Morin - Un cinéma à réinventer

Depuis les années 1970, Robert Morin bouscule de sa caméra le spectateur.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Depuis les années 1970, Robert Morin bouscule de sa caméra le spectateur.

Aujourd'hui à 14h, dans le cadre des 30es Rendez-vous du cinéma québécois, Robert Morin donnera une leçon de cinéma à la Cinémathèque québécoise sur un thème qui fait battre des portes: «Le cinéma pourrait être un art...»

On a beau considérer Robert Morin comme un électron libre dans notre septième art, il vous demande: «Qui l'est vraiment?» Répond: «Je suis tributaire de ma psyché, de mes budgets.» Vrai!

Quand même, depuis les années 1970, Morin bouscule de sa caméra le spectateur dont il retourne comme une crêpe la mauvaise foi, les préjugés, les petites lâchetés, au fil d'une filmographie unique, percutante. Morin met en scène, sans quête de joliesse, des êtres en perte de repères, miroir tendu souvent au «je» dans lequel tous les spectateurs ne veulent pas se mirer. Et tant pis pour eux.

Car le Québec a besoin du cinéaste du Nèg', de Requiem pour un beau sans coeur, de Quiconque meurt, meurt à douleur, de Papa à la chasse aux lagopèdes. Besoin de son regard de biais, ironique et impitoyable sur l'aliénation d'une humanité en perpétuelle justification.

Besoin d'un loup qui fait du cinéma sans rêver aux mirages du star-system. «Le pire qui pourrait m'arriver, serait de gagner un prix dans un grand festival.»

Les jeunes cinéastes l'aiment, non seulement parce qu'il prend souvent sa petite caméra vidéo pour filmer à sa guise sans subventions, mais aussi, parce que, comme il dit: «Ils me trouvent baveux.»

À sa leçon de cinéma, Morin arrivera sans vraies réponses à offrir, mais un lot de questions, de pistes de réflexion lancées à la mer, du type: «Il y a de plus en plus de belles histoires et de moins en moins de films.»

Il voit le cinéma comme quelque chose qui ne se traduit pas dans une autre forme d'art. Pour lui, la littérature, le théâtre, dont le cinéma putassier s'abreuve, constituent aussi des freins, à l'instar de la couleur, du cadrage, des effets de mode.

À son avis, le cinéma doit se méfier autant de son passé, car le plagiat est facile, que du faux-fuyant des nouvelles technologies, qui ne sont qu'outils, en somme.

«Un cinéaste doit réfléchir sur son médium, sans reléguer la spontanéité. Godard a fini par se pendre avec la corde de sa réflexion. On aborde l'art par la porte de l'intuition. Si Riopelle avait eu à justifier toutes les couleurs dans une de ses toiles...»

Le fil du hasard

Robert Morin veut être dérangé par un film. «La comédie romantique ne m'étonne pas. Je n'ai rien contre les Advil artistiques. Elles ont une fonction très précise dans la société. Mais l'art est par essence inutile. Celui que j'aime, me réconforte. Tu peux prendre les plus belles histoires du monde, placer une caméra de surveillance sur une représentation d'Othello, est-ce que ça fera un film pour autant? L'art a besoin de se réinventer sans arrêt. En captant le réel sans le réinterpréter, tu te mets sur le pilote automatique.»

Il lève son chapeau aux cinéastes qui ont doté le septième art d'un langage propre. «McLaren par exemple, mais Pierre Perrault aussi. Dans Pour la suite du monde, il dit des choses qui n'appartiennent qu'au monde du cinéma. Mais pour un Orson Welles qui a renouvelé le langage, pour un Griffith, un Méliès, un Carlos Reygadas, cent autres ne font que reproduire des formules.»

Pour ses propres films, il aime développer une tache, idée de base qui change en cours de route suivant le fil du hasard. «Parfois un accident de parcours entraîne aussi des découvertes.» Il estime avec raison se planter plus souvent sur de grosses productions onéreuses, que sur les petits films à trois sous mais dont il n'a pas eu à justifier chaque détour de scénario devant les institutions. Mais il saute d'un monde à l'autre.

Cet été, Morin démarrera le tournage de 4 soldats, d'après le roman d'Hubert Minghelli, huis clos entre quatre jeunes militaires confrontés à une guerre absurde. «Quatre gars qui partagent le vide», résume-t-il. En chantier également: un film qu'il tourne avec sa petite caméra chez les Algonquins de Lac-Simon et de Kitcisakik, en ignorant encore où tout ça le mènera, mais à l'écoute de son instinct: son meilleur guide.

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