D'ombres et d'épingles

L’illustratrice et animatrice Michèle Lemieux
Photo: Source: Office national du film L’illustratrice et animatrice Michèle Lemieux

Michèle Lemieux travaille sur un instrument aussi fascinant que difficile à décrire, rare et riche de possibilités infinies: l'écran d'épingles, dont l'Office national du film (ONF) possède l'unique exemplaire en activité. Seul point de comparaison possible: l'écran avec des clous, commercialisé il y a plusieurs années, sur lequel la main s'enfonçait d'un côté ou l'autre laissant son empreinte en relief. Mais celui de l'ONF est formé de 240 000 minuscules aiguilles.

À l'aide d'objets ou d'instruments divers se crée un léger relief capté par la lumière, qui forme un dessin. Le Français d'origine russe Alexandre Alexeïeff et l'Américaine Molly Parker l'avaient créé en 1944. Norman McLaren en acquit un exemplaire en 1972, mais c'est le Québécois Jacques Drouin qui l'utilisa pour ses animations, parmi lesquelles Le paysagiste (1976), chef-d'oeuvre demeuré célèbre. Michèle Lemieux, illustratrice et animatrice, largement primée en 2003 pour son Nuit d'orage, apprit de ce maître les techniques de l'instrument et livre ici son premier film, aussi impressionnant que poétique, sur cette technique, pour laquelle elle a éprouvé un vrai coup de foudre.

Le grand ailleurs et le petit ici constitue une sorte de voyage initiatique, à travers les méditations d'un homme sur sa vie, à partir de l'atome initial. L'infiniment petit et l'infiniment grand se répondent sans cesse, en interrogeant la mémoire cosmique et individuelle, sur quatre tableaux.

«C'est l'ombre projetée qui crée le motif, explique Michèle Lemieux. Le dessin est perceptible grâce à la source lumineuse projetée dessus. Mon personnage est né, vit et disparaît à l'intérieur de l'écran, qui devient une métaphore de l'univers. Des particules s'assemblent et se désassemblent. L'homme, à notre image, a connu les séparations, la peinture, la guerre, des gens qu'il a aimés.»

Michèle Lemieux dit adorer le procédé pour son côté créatif. «On ne peut faire d'esquisses ni user de retours en arrière. C'est un instrument d'improvisation, d'intuition, comme un instrument de musique. Il faut pouvoir créer des motifs de la main gauche et de la main droite, en poussant sur les deux côtés de l'écran. La plupart des motifs sont obtenus à partir d'ampoules électriques, de bouts de verre, de babioles qui enfoncent les aiguilles de quelques millimètres en formant l'empreinte. Ça s'apparente à la gravure. Pour moi, les contraintes représentent une valeur ajoutée en création. Mon film a réclamé 12 000 dessins, un travail au modelé en fait.»

Le grand ailleurs et le petit ici entamera sa carrière demain soir, mais devrait, en toute logique, circuler parmi les festivals. Chose certaine, Michèle Lemieux a la piqûre de l'écran d'épingles et rêve de récidiver.

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Qu'est-ce qu'un écran d'épingles?

Inventé par Alexandre Alexeïeff et Claire Parker, l'écran d'épingles est un écran blanc placé verticalement et percé de 240 000 trous. Dans chaque trou, on insère une épingle noire qui dépasse d'environ 8 millimètres à la surface. Une lumière est projetée sur l'écran de biais, ce qui fait que l'ombre des épingles rend l'écran noir. Aidé de divers instruments, l'artiste pousse des épingles de façon à former un dessin en relief. Les épingles qui sont enfoncées ne laissent plus d'ombres et font donc apparaître le blanc de l'écran. En variant le degré d'enfoncement des épingles, il est possible d'obtenir des ombres plus ou moins courtes et d'ainsi former une image complexe. Pour effacer le dessin, il suffit d'enfoncer les épingles en les poussant vers l'arrière de l'écran. Pour faire de l'animation avec cet écran, il faut installer un appareil photo devant l'écran, faire un dessin, prendre une photo, puis modifier légèrement le dessin avant de prendre une seconde photo et ainsi de suite jusqu'à obtenir vingt-quatre photos pour chaque seconde d'animation. La couleur s'obtient en travaillant sur la source lumineuse. — Source ONF

Les explications de Michèle Lemieux: