Bestiaire en Sibérie

Denis Côté
Photo: Denis Côté

Le Devoir à Berlin - La capitale allemande continuait de grelotter sous un froid sibérien hier lorsque Denis Côté et son producteur Sylvain Corbeil ont débarqué en soirée au cinéma Delphi pour y présenter Bestiaire, programmé en première européenne au Forum de la Berlinale, une section vouée aux films axés sur la recherche formelle.

Il est pile-poil à sa place. Dans la continuité de Carcasses davantage que dans celle du récent Curling, Côté signe une fascinante méditation sans paroles sur les mondes parallèles: l'humanité dans le hors-champ, la plupart du temps, et l'animalité dans le champ... de la caméra surtout. Tourné au parc Safari d'Hemmingford sur dix jours ventilés sur 12 mois avec un micro-budget de 100 000 $, Bestiaire donne à voir, avec intervention humaine minimale (la photo de Vincent Biron est, cela dit, splendide), des animaux parqués dans des enclos six mois par année, paissant indifféremment sous le regard des curieux durant les six autres. Côté accroche leurs regards, qui se dérobent à la lentille à l'exception du chimpanzé, qui la fixe. Et par ricochet nous fixe. Les idées virevoltent: qui regarde qui? Quel sens donner à ce qui est montré? Le spectateur a le choix de battre en retraite, vaincu par l'absence de mode d'emploi, ou de colorier l'album avec ses propres idées, son humanité rendue vulnérable par ce déstabilisant jeu de miroirs.

Projeté en première mondiale à Sundance le mois dernier, Bestiaire (qui ouvre mercredi les Rendez-vous du cinéma québécois à Montréal) poursuit donc ici une carrière internationale qui s'annonce généreuse en escales festivalières. Berlin, Côté connaît, pour y être venu souvent. Pour sa part, Sylvain Corbeil y met les pieds pour la première fois. Rencontré dans le hall de l'hôtel Hyatt, quartier général des médias, le producteur de 34 ans précise que le calendrier de postproduction de Bestiaire a été pensé en fonction de la Berlinale, plus particulièrement du Forum, une section que Côté affectionne. «C'est ce qu'on visait et nous y sommes», dit Corbeil, dont la maison de production Metafilms a récemment produit Laurentie, Nuit #1 (en nomination pour plusieurs prix Jutra, dont celui du meilleur long métrage), et met présentement la touche finale au nouveau film de Simon Lavoie, inspiré de la nouvelle d'Anne Hébert Le torrent.

Corbeil fait partie de ces jeunes producteurs engagés dans la création, qui forment une famille avec des cinéastes dont ils sont les bergers. «On ne construit pas juste un film, dit-il en parlant de Denis Côté, de Simon Lavoie ou d'Anne Émond. On construit une relation, une oeuvre, dans la continuité.»

Corbeil aime les projets casse-cou, un peu culottés: «Je ne m'associe qu'à des films en lesquels je crois profondément. Et contrairement à ce qu'on peut penser, c'est payant.» Pas tant du point de vue financier, précise le producteur, qu'au chapitre de la reconnaissance. Ses films voyagent. Nuit #1, piloté chez Metafilms par sa consoeur Nancy Grant, cumule les ventes à l'étranger: États-Unis, Allemagne, Russie, Espagne, etc. Il dit apprécier le virage entrepris par Téléfilm Canada, qui met l'accent sur la reconnaissance internationale comme facteur de valorisation locale de nos films. Contrairement à ses aînés bien établis, il ne croit pas que la réussite d'une oeuvre soit proportionnelle ou tributaire de la grosseur de son budget. «Ce n'est pas le budget, ni la technique qui font la particularité d'un film. C'est son souffle, son âme. Le meilleur argument de vente d'un film, ça reste sa qualité.» Et une oeuvre de qualité peut ne rien coûter. Prenez Bestiaire.

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Petite nouvelle de Gabriel Thibaudeau: de passage à la Berlinale pour une série de 12 récitals dans le cadre du programme The Red Dream Factory consacré au cinéma muet russe, le pianiste attitré de la Cinémathèque québécoise jouera demain en première mondiale une réduction pour piano d'une oeuvre orchestrale inédite de Hanns Eisler composée à l'origine pour le film de 1934 La révolte des pêcheurs d'Erwin Piscator. Ce projet de collaboration entre les deux artistes était à l'époque tombé à l'eau. Thibaudeau jouera deux pièces retrouvées dans les archives du compositeur (élève de Schönberg avec Berg et Webern), avant la projection du film de Piscador. Pourquoi pas pendant? «Nous n'avons aucun moyen de savoir à quel moment précis du film cette musique devait être jouée», m'expliquait l'autre jour Thibaudeau dans l'avion qui nous a conduits ici, à Berlin.

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Collaborateur du Devoir

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