30es Rendez-vous du cinéma québécois - Regards et jeux dans les cages

Le réalisateur Denis Côté
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le réalisateur Denis Côté

Les animaux d'un zoo beuglent, mâchent et ruent à l'intérieur de cadrages insolites, au milieu de sons inquiétants. Étrange objet filmique que ce Bestiaire, qui assurera l'ouverture des 30es Rendez-vous du cinéma québécois mercredi prochain. Son maître d'œuvre, Denis Côté, grand Jack tatoué apparemment revenu de tout, s'en étonne encore. «J'avais refusé dans un premier temps d'ouvrir les Rendez-vous. Pour leur 30e anniversaire, voyons donc! Pas de tapis rouge ni de vedettes, et avec un tel film! Je ne fais pas de cinéma pour tout le monde, faut dire...»

«Ils ont insisté. Voilà! Je crois que les dirigeants des Rendez-vous veulent montrer quel genre de cinéastes ils entendent appuyer...»

Ovni marginalisé

Hier avait lieu à la Berlinade la première projection du Bestiaire en question, dans la catégorie Forum, dont le Festival de Sundance avait eu la primeur. Berlin, Denis Côté en rêvait pour cette oeuvre à laquelle il trouve un côté conceptuel allemand et autrichien (comme dans les films d'Ulrich Seidl). Lui qui a tant fréquenté le Festival de Locarno, où trois de ses films furent primés (Les états nordiques, Elle veut le chaos et Curling), lui dont le Carcasses avait été projeté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, s'aventure pour la première fois du côté des Teutons, bien ravi d'en être.

Longtemps critique de cinéma à Ici, ce cinéaste unique et intransigeant, reconnu par le milieu et par ses pairs, demeure un ovni marginalisé au Québec. Son Curling, qui se voulait plus rassembleur, déconcerta une partie du grand public chez nous, tout en fascinant les Français. Les Cahiers du cinéma l'encensent. Il eut droit l'an dernier à sept rétrospectives à travers le monde, mais aimerait quand même être un peu prophète en son pays. On n'est jamais aussi farouche qu'on en a l'air. Voyageur au long cours dans les innombrables festivals où il traîne son bâton de pèlerin, il pose le regard oblique de sa caméra sur des lieux balayés par les vents, où le pire semble toujours au bord de surgir, et le fait souvent.

Côté se plaît à répéter que, dans tout lac, il voit le monstre au fond... «J'aime mythifier les lieux que je ne connais pas», précise le gars de la ville qui plante sa caméra dans des zones à demi sauvages, avant d'ajouter: «Mon regard est détaché et distant. Ça rend le spectateur mal à l'aise.»

Alors, ceux qui attendent un documentaire animalier en prendront pour leur rhume avec Bestiaire. Ni ceci, ni cela. Le film a coûté la somme astronomique de 40 000 $, la moitié provenant du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), l'autre du Studio national des arts Le Fesnoy, en France, où il était allé donner des ateliers. Une équipe minimale et, partant, la liberté.

Tout a commencé lors de son précédent film Curling, où on voyait un tigre et une jeune fille établir un lien mystérieux. Les scènes avaient été tournées au parc Safari de Hemmingford. «On m'a dit là-bas: "Reviens quand tu veux..."» Mais pour Bestiaire, la direction du Parc Safari s'est réservé un droit de regard sur le film. Après des discussions avec les avocats, qui s'inquiétaient à la perspective de le voir prêter main-forte aux Brigitte Bardot de ce monde, en dénonçant un univers concentrationnaire, le feu vert est venu, presque de guerre lasse. «Faites ce que vous voulez.»

Un film sur le regard

Ni outil promotionnel, ni charge militante. «Ce n'est pas un film "anti quelque chose", mais un zoo est un zoo, avec un côté pathétique, et j'ai utilisé les cages comme motifs esthétiques», explique Côté. Il a tourné des scènes chez un taxidermiste aussi, en couvrant ainsi le cycle jusqu'à la mort, et la survie en animaux empaillés.

Denis Côté s'était demandé «comment positionner un oeil caméra de façon originale devant un animal sans chercher à informer, ni à faire rire, pas plus qu'en posant un regard anthropomorphique». Les zoos, il ne les fréquentait guère au cours de son enfance à Longueuil. Ni chat, ni chien à flatter au coin du feu. «Je ne suis pas un amoureux des animaux, ni un militant anti-zoos. Je n'ai rien à vendre.»

Son film porte sur le regard. Les animaux sont accessoires au fond. «J'ai destiné Bestiaire au public, qui se projettera sur lui. Il ne peut exister hors de l'oeil du spectateur. Et chacun y trouve ce qu'il apporte. Les deux tiers de ces animaux ne possèdent que trois secondes de mémoire, déclare-t-il. Au zoo, ils bénéficient d'une diète parfaite, avec des soins constants. Tout est relatif. Mais l'endroit reste toujours un peu pathétique, évidemment.»

La griffe du cinéaste se pose à travers trois saisons sur chaque pelisse, chaque plumage, en des lieux insolites, qui évoquent son film Carcasses, des cadrages souvent décalés, une trame sonore nourrie d'inquiétude où bruissements, feulements, cris de bêtes, bruits de pas et de pattes paisibles ou affolés nous entraînent en des dimensions parallèles. Sur une trame dramatique sans narration, des cages frontalières, à travers les barreaux desquelles des humains et des animaux se côtoient, se touchent parfois. Mais qui regarde qui? Et qui comprend quoi? La hyène ou les filles qui la soignent? Les lions ou les visiteurs du bel été qui les filment à travers la vitre de leur voiture? Mystère!

Dans Bestiaire, des zèbres s'affolent, l'oeil d'une autruche amuse la galerie. L'oeuvre est contemplative; moment d'ennuis y compris.

«Plus j'avance, moins la narration au cinéma m'intéresse, dit-il. Je me laisse obséder par les notions de cadrage, et la bête devient ici une matière abstraite. Quatre-vingts pour cent de la bande-son est faite en studio par Frédéric Cloutier, qui s'en est donné à coeur joie. On crée une atmosphère dramatique avec les effets sonores.»

Denis Côté avance un pas en avant, un pas en arrière. Bestiaire se veut une réaction à Curling, sur lequel travaillait une équipe de 25 personnes. Et Carcasses réagissait de son côté à Elle veut le chaos. «Les grosses productions m'excitent moins que les Bestiaire et les Carcasses. Ainsi, dans mon prochain film Vic et Flo ont vu un ours, j'aurai Marc-André Grondin, Pierrette Robitaille et la Française Valerie Donzelli [actrice et cinéaste de La guerre est déclarée] sur un scénario très dialogué. Une grosse machine.» Succès public en vue? Advenant le cas, Denis Côté devrait y répondre ensuite par un petit film à trois sous. Juste pour respirer, pour se retrouver, pour s'ébrouer comme un cheval fou... et libre.

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