Theo Angelopoulos 1935-2012 - Le maître du brouillard s'est éclipsé

Theo Angelopoulos, réalisateur grec acclamé et connu pour son style lent et onirique, a été tué dans un accident de la route hier, alors qu’il travaillait sur son prochain film, L’autre mer. Il avait 76 ans.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Volker Hartmann Theo Angelopoulos, réalisateur grec acclamé et connu pour son style lent et onirique, a été tué dans un accident de la route hier, alors qu’il travaillait sur son prochain film, L’autre mer. Il avait 76 ans.

«Le brouillard est le paysage de mon âme», confiait-il au Devoir en 2004, entre deux soupirs. Le Grec Theo Angelopoulos, cinéaste aux plans-séquences d'éternité, fut aussi un poète de l'angoisse, des réminiscences, des allégories et un chantre de la mort qui rôde. Cette mort qui l'a hier trouvé dans un hôpital près du port athénien du Pirée. Il y est succombé à 76 ans d'une hémorragie cérébrale, après avoir été renversé dans la rue par un motard, tout sottement. Et on imagine la stupeur sur son visage rond, toujours crispé.

Angelopoulos avait remporté à Cannes en 1998 la Palme d'or grâce à L'éternité et un jour, lyrique et déchirante rencontre entre un vieux poète et un enfant des rues, truffé de scènes d'anthologie.

Mal aimé en Grèce, où plusieurs lui reprochaient de faire un cinéma trop sombre sur une terre de soleil, parfois ombrageux, l'homme était un être de contradictions. Comme artiste, il poursuivit depuis près d'un demi-siècle, en une quinzaine de films, sa quête quasi mystique de l'homme ballotté par le vent de l'Histoire, sur une esthétique de crachin au milieu des routes perdues et des frontières de détresse.

Né à Athènes en 1935, il aura connu la dictature, l'exil, la guerre civile, et en témoigna sans relâche. «Les premiers sons qui ont marqué mon enfance furent ceux des sirènes de la guerre, disait-il. Sans la mémoire, on est perdus.» Il avait étudié le droit à Athènes, puis à Paris, en 1962 et 1963, et le cinéma à l'Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), mais la Grèce fut sa terre d'inspiration.

Avec son premier long métrage, La reconstitution, en 1970, enquête sur un immigrant qui tue sa femme et son amant au retour d'Allemagne, il a lancé la nouvelle vague du cinéma grec, penché sur son destin. Depuis, il aura semé sur sa route quelques authentiques chefs-d'oeuvre, tels Voyage à Cythère, Paysage dans le brouillard, Le voyage des comédiens, Le pas suspendu de la cigogne, Le regard d'Ulysse. Dans ce dernier film, qui récolta à Cannes le prix du jury en 1995, avec Harvey Keitel à sa proue, il remonta le cours des conflits balkaniques, ainsi que l'histoire du cinéma.

Dans Le voyage des comédiens en 1975, il naviguait à travers l'occupation nazie, la résistance grecque, la guerre civile, cherchant les racines de l'histoire contemporaine grecque dans l'Antiquité. À travers Alexandre le Grand (1980), lauréat du Lion d'or à Venise, il avait plongé au coeur des conquêtes du passé, en tirant sujet de méditations sur les ambitions humaines. Le pas suspendu de la cigogne en 1991 épousait, dans une tragédie lancinante, les enjeux de l'immigration clandestine dans une ville frontière, après la chute du mur de Berlin.

L'apiculteur en 1986, avec Marcello Mastroianni, suivait le périple d'un vieil homme, mais c'est surtout Paysage dans le brouillard (Lion d'argent en 1988), poignant périple de deux enfants en quête de racines, qui témoignait de cette perte de repères à retrouver, axe de son oeuvre. À son avis, le cinéma contemporain se portait mal, surtout en Europe: «Aussi mal que les sociétés qu'il reflète», disait-il, sans se piquer d'optimisme.

En 2004, il avait amorcé, avec La terre qui pleure, une ambitieuse trilogie remontant l'histoire des Balkans comme de l'Occident, explorant les soubresauts historiques du XXe siècle, mais le projet fut remodelé et ses films, trop lourds, furent mal reçus. L'étoile d'Angelopoulos déclina.

Cet explorateur de la psyché humaine aura pourtant été le phare poétique d'un pays dont il fut souvent seul à comprendre la pulsion chronique vers sa propre tragédie. Il tournait d'ailleurs L'autre mer, sur la faillite de la Grèce et sur celle de l'Europe. «Mon regard, je le pose sur des abîmes», avouait au Devoir le cinéaste avec son sourire douloureux.

Angelopoulos, très souvent à Montréal, fut un ami du Festival des films du monde, dont il présida le jury en 2005.

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2 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 25 janvier 2012 06 h 47

    Eleni Karaindrou est maintenant orpheline....

    Celle qui composa des musiques sublimes pour ses films va maintenant composer son oraison funèbre...
    Jf
    Fidèle abonné

  • Dominic Morissette - Inscrit 25 janvier 2012 11 h 48

    Théo Angelopoulos – entretien et essai photo

    Le cinéma vient de perdre un très grand, décédé des suites d’un accident banal. Triste fin.

    *
    En 2005, j’ai eu la chance de rencontrer Théo Angelopoulos lors de l’un de ses nombreux passages à Montréal. Avec ma collègue et amie Catherine Pappas, nous avons réalisé un long entretien avec ce maître du cinéma pour le compte du Parole citoyenne de l’ONF.
    Découpée en une dizaine de clips, cette entrevue était accompagnée d’un essai photographique que nous signons tous les deux ensembles.

    http://www.dominicmorissette.ca/blog/2012/01/25/th