Polanski et le massacre social de Carnarge

Kate Winslet en épouse angoissée noyée dans l’alcool, dans le dernier Polanski<br />
Photo: Source: Metropole Kate Winslet en épouse angoissée noyée dans l’alcool, dans le dernier Polanski

Ceux qui ont pu savourer en 2010 au TNM la pièce décapante de Yasmina Reza, dans l'esprit de Who's Afraid of Virginia Wolf, Le dieu du carnage brillamment servie par Anne-Marie Cadieux, James Hyndman, Christiane Pasquier et Guy Nadon (Le Centaur en a présenté dernièrement sur ses planches une version anglaise) apprécieront particulièrement son transfert sur grand écran par Roman Polanski. Les autres y découvriront les joies en joutes dialoguées de la plus féroce misanthropie, à l'heure où le vernis bourgeois de civilisation craque, en laissant hurler la bête tapie derrière.

On ne s'étonnera pas de voir le cinéaste de Répulsion, de Rosemary's Baby et du Locataire, grand amateur d'angoisse en lieu clos, afficher des affinités avec l'univers grinçant de Reza. L'homme qui a traversé tant de drames depuis son enfance dans le ghetto de Cracovie, plus tard après le terrible assassinat de sa femme, eut de nouveau l'occasion de méditer sur la vie lors de la récente saga en sol helvète. C'est d'ailleurs lors de sa retraite forcée en Suisse, sous menace d'extradition, qu'il adapta avec Reza Le dieu du carnage en transférant l'action à New York et en langue anglaise, tout en tournant cette tragi-comédie dans un studio de la banlieue parisienne.

Les unités de temps, de lieu et d'espace sont quasi respectées, hormis le début et la fin du film tournés en extérieur (on y trouve quelque connivence avec le dénouement de Caché de Haneke), mais si la mise en scène de Polanski relève d'une épure, le cinéaste du Pianiste ne laisse aucune rémission à ses personnages, vite acculés à leurs derniers retranchements, dérisoires coléoptères s'agitant sous la loupe.

La trame est toute simple; deux couples dont le fils a été violenté à l'école viennent rencontrer les géniteurs de l'enfant agresseur. Et dans ce salon de prétention, sous couvert de défendre leur progéniture, les masques tombent et les vices de chacun bousculant la bonne conscience du vernis d'honorabilité, se révèlent. Les voici cyniquement attachés à leur petit confort, à leurs haines de couple, à la quête du profit, à leurs présomptions absurdes, à une violence latente qui explose. Un téléphone cellulaire, qui n'en finit plus de sonner avec ses contrats d'affaire à la clé, ancre ces dérapages dans une modernité virtuelle d'absurdité.

Tout repose sur l'extraordinaire quatuor d'acteurs où dominent Christoph Waltz, en féroce capitaliste, et Jodie Foster, en maîtresse de maison frustrée et pétrie de préjugés. Mais John C. Reilly, en faux chic type et Kate Winslet, en épouse angoissée noyée dans l'alcool et l'hystérie rivalisent de talent aussi. Tous ces personnages semblent évoluer dans une prison où les dialogues aiguisés comme des lames, méchants, fielleux, se mêlent aux vomissures et aux règlements de compte sans pitié. Les jeux d'alliance changent en cours de route: couple contre couple, hommes contre femmes, classe sociale contre classe sociale.

En s'appuyant sur ces interprètes qui carburent à l'émulation et sur le texte brillantissime de Yasmina Reza en jeu de massacre social, Polanski ne s'est pas abstrait des conventions du théâtre filmé dans sa mise en scène de fluidité sans esbroufe. Loin de son précédent The Ghost Writer aux prouesses stylistiques, le voici jubilant simplement devant le jeu, le verbe, mettant la nature humaine à nue, comme il l'aime sans le moindre espoir de rédemption.

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1 commentaire
  • Line Gingras - Abonnée 10 janvier 2012 19 h 21

    Titre

    «Carnarge»?