Ma nuit chez Nikolaï

Catherine de Léan et Dimitri Storoge dans Nuit #1, d’Anne Émond<br />
Photo: Yannick Grandmont Catherine de Léan et Dimitri Storoge dans Nuit #1, d’Anne Émond

Ils ont la beauté de la jeunesse. Debout les uns près des autres, sans se toucher, ils sautillent de concert, yeux clos, comme en transe. On dirait qu'ils veulent s'envoler. La scène se déroule dans un «after hour». Clara vient d'y rencontrer Nikolaï, qu'elle a raccompagné chez lui. Après s'être rapidement présentés entre deux étreintes pressées, ils font l'amour dans le vestibule, poursuivent dans le salon et concluent dans la chambre. Fondu au noir.

Insomniaque, Clara laisse Nikolaï dormir, furète dans le vaste appartement délabré... Pensive, elle quitte les lieux. Se réveillant soudain, Nikolaï la rattrape dans l'escalier et lui demande de remonter. Ce n'est cependant ni pour l'inviter à revenir se coucher auprès de lui, ni pour lui préparer un petit goûter post-coïtum. Vexé par la désinvolture de sa partenaire, le jeune homme entame un long monologue: constat amer et vagues remontrances. Un demi-sourire aux lèvres, Clara encaisse. Elle va rester. S'engage alors un dialogue plus désinhibé qu'impudique qui permettra aux amants d'un soir d'aller au fond d'eux-mêmes.

Sur la page, Nuit #1 ne manque pas d'évoquer Nuit d'été en ville, très beau huis clos amoureux dans lequel Jean-Hugues Anglade et Marie Trintignant se livrent à un pas de deux similaire. Or, là où Michel Deville proposait une vision typiquement ludique (les amants jouent, littéralement), Anne Émond privilégie l'introspection (les amants ne se désignent l'un l'autre que pour mieux tourner le miroir sur soi).

Film au scénario minimaliste, reposant pour une large part sur de longs échanges, Nuit #1 aurait pu se muer en un truc bavard et laborieux dans lequel l'intrigue est subordonnée au discours. Or les dialogues sonnent juste, ils disent réellement quelque chose et leur calibrage est impeccable. C'est déjà énorme, mais ce n'est pas tout. À nu, sans artifice, Catherine de Léan (Le banquet) et Dimitri Storoge (Dédé à travers les brumes) se livrent à un duel passionnant. Ruminant sur sa propre vacuité, la première dévoile au contraire sa richesse cachée. Malgré son cynisme de façade, le second ne parvient pas à dissimuler une nature romantique.

Ce n'est pas le fruit du hasard que les récompenses pleuvent sur ce premier long métrage. Avec le concours de ses deux interprètes, Anne Émond parvient en effet à transformer le cérébral en émotionnel. Ce petit miracle alchimique se produit lors du dernier soliloque d'une Clara désemparée. On était sous le charme avant, mais à ce moment précis, on fait corps avec la protagoniste. Sa catharsis, qui se conclut lors d'un épilogue lumineux, on la vit en même temps qu'elle. D'aucuns parleront de talent, et ils auront raison. Moi, j'appelle cela de la magie.

***

Collaborateur du Devoir

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.