D'indignation et de sérénité

Michel Chartrand vu par Manuel Foglia.
Photo: Source PVP Michel Chartrand vu par Manuel Foglia.

Assis, seul, devant une grande baie vitrée, un vieil homme brasse lentement un jeu de cartes. À l'arrière-plan, une nature luxuriante, paisible. Cet homme, c'est Michel Chartrand, ardent syndicaliste, orateur passionné et passionnant, prompt à des coups de gueule souvent mémorables. Pourtant, ce n'est pas un extrait de discours enflammé qui ouvre le documentaire de Manuel Foglia, mais cette image tranquille d'un vieux monsieur attablé devant une patience. Le ton est donné: Chartrand le malcommode privilégiera l'intime.

Évidemment, des extraits de films d'archives viennent périodiquement rappeler les hauts faits de la carrière de Michel Chartrand qui, sans emploi, suivit le conseil de sa chère Simone et s'en alla en créer un à titre de conseiller syndical. Et le travail ne manqua pas, les grèves non plus, celle d'Asbestos en tête. On revoit les images: toutes ces matraques en l'air qui s'abattent sur les grévistes... Quelques années plus tard, autre conflit, mêmes matraques. On repère, écrit sur une pancarte à la fois comme un appel à la solidarité et un rappel des faits: «Notre grève est légale!» Et Chartrand qui soulève des foules de travailleurs qui ont bien besoin d'être soulevés.

À ce stade, la foi ne suffit plus. Retour sur le Québec catholique au moyen de documents audiovisuels saisissants illustrant comment, afin de garder son emprise sur les Canadiens français, l'Église s'insinua dans le travail par la création de diverses organisations dès que s'enclencha la révolution industrielle. On regarde ces immenses rassemblements un peu médusé; rangs serrés de soutanes et de cornettes, d'ouvriers fervents.

Toute proportion gardée cependant, c'est surtout autour de la table de la cuisine d'été de monsieur Chartrand, de nos jours, que se déroule le documentaire. Une succession de convives viennent rendre hommage, se souvenir, discuter. Leur hôte, alors très frêle, intervient volontiers, mais il laisse surtout la parole à la visite: Gilles Vigneault, Yvon Deschamps, Françoise David, Luc Picard, Pierre Vadeboncoeur, Amir Khadir, et bien d'autres.

La technique se veut avant tout fonctionnelle. Manuel Foglia est manifestement là pour capter (les échanges, la complicité silencieuse), pas pour faire du style. Un montage intelligent se charge d'insuffler un certain allant à l'ensemble et de renvoyer au passé en temps opportun.

Les mots «indigné» et «indignation» reviennent souvent; échos prescients. Les anecdotes abondent, les perles aussi: «Dans chaque homme sommeille un cochon, pis quand l'homme est un patron, ben l'cochon sommeille rien que d'un oeil, estie!» Oui, on rit, mais on réfléchit aussi beaucoup: «Si tu te soumets, t'arrêtes où? Pis si tu te révoltes, t'arrêtes où?» L'homme n'est plus, mais son questionnement demeure.

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Collaborateur du Devoir


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