Rétro-révolution

Scène tirée de The Artist<br />
Photo: Source Alliance Scène tirée de The Artist

The Artist possède de nombreux mérites. Entre autres ceux de nous faire réaliser, par défaut, que le cinéma parlant d'aujourd'hui parle trop et que les films hollywoodiens contemporains sont ensevelis sous la musique comme s'ils étaient muets. Ceci, je le reconnais, ne vous apprend pas grand-chose de The Artist, un remarquable pastiche d'un film muet qui n'aurait pas déplu à Ernst Lubitch, dans lequel Jean Dujardin brille de tous ses feux dans la peau d'une star du cinéma qui déboule du sommet.

George Valentin est orgueilleux, content de lui, adulé des foules, marié à une femme malheureuse (la rare Penelope Ann Miller) qui l'a connu du temps où il n'était rien de tout cela. Peppy Miller (Bérénice Bejo) n'est rien de plus qu'une aspirante starlette lorsqu'elle lui rend visite dans sa loge où, sublimant son attirance pour elle, il lui dessine un grain de beauté sur la lèvre supérieure. Leurs chemins se séparent, le parlant arrive, lui se rebelle et décline, elle embrasse ce progrès et son étoile monte, monte, monte. Bientôt, les deux acteurs ont, dans la vie, échangé leurs rôles. Mais le souvenir d'un possible amour entre les deux est encore bien vivant.

L'intrigue, d'une élégante simplicité, conçue pour pouvoir être exprimée sans recours aux dialogues, assemble des enjeux connus tirés entre autres d'A Star Is Born (elle monte, lui descend) et de Singing in the Rain. Michel Hazanavicius, qui s'est imposé comme un maître de la parodie avec les deux récents épisodes d'OSS 117, transcende l'exercice de style pour évoquer, à travers un film très expressif, des idées simples, universelles et très contemporaines, telles la peur du changement et l'obsolescence des vedettes (incarnées par lui), la soif de célébrité et l'insouciance de la jeunesse (incarnées par elle).

Le cocktail pétillant dilue un assortiment de clichés — le producteur criard joué par le toujours parfait John Goodman, la starlette irascible défendue par Missy Pyle — exploités avec une vraie maestria qui transforme l'ironie en tendresse, l'humour en émotion. Cadrées serré et très inspirées, les images magnifiques de Guillaume Schiffman (Gainsbourg, vie héroïque) abolissent la distance qui nous sépare de l'époque. The Artist n'est pas un pastiche fondé sur le recul ironique et la nostalgie, mais bien une lettre d'amour à un cinéma toujours vivant, duquel on peut encore tirer des enseignements.

À cet égard (c'est dans l'air), le film de Michel Hazanavicius rejoint le Hugo de Scorsese. The Artist est en effet un film sur le cinéma. Ce qu'il a été et ce qu'il peut être lorsque le langage reprend la place dévolue à la langue. À ce titre, et contre toutes les apparences, The Artist est une oeuvre rétro-révolutionnaire.

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Collaborateur du Devoir

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1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 11 décembre 2011 08 h 13

    Bien dit

    "films hollywoodiens contemporains ensevelis sous la musique". Et pas seulement ceux d'Hollywood -- je n'en peux plus.