Un soleil dans la galaxie Von Trier

Kirsten Dunst dans Melancholia, de Lars Von Trier<br />
Photo: Source Les Films Séville Kirsten Dunst dans Melancholia, de Lars Von Trier

Bonne nouvelle: Melancholia éclipse par sa beauté fracassante et lumineuse les propos obscurantistes tenus par son auteur Lars Von Trier lors de sa conférence de presse à Cannes en mai dernier. Autre bonne nouvelle: une fois le scandale dissipé, le douzième long métrage du cinéaste impose la certitude rassurante qu'il deviendra, tout comme Breaking the Waves de 15 ans son aîné, un soleil dans la galaxie de son auteur. Un film qui, par ses qualités plastiques, de cœur autant que d'esprit, éclaire tous les autres. Y compris le très poseur Antéchrist, dont il est la continuité résonnante et rayonnante.

Même sans planète pour la frapper, la Terre de Von Trier est en soi un théâtre de fin du monde. Une fois partis les convives invités à la noce de l'héroïne (tout le premier chapitre du film y est consacré), le décor de Melancholia, un château néogothique entouré d'un jardin manucuré à la française qu'on admire de loin et d'un terrain de golf où personne ne joue, apparaît dans toute sa nudité. Le téléphone reste hors champ, la télévision ou la radio ne sont nulle part à l'horizon. Seul contact direct avec le monde extérieur: un télescope, propriété du riche châtelain oisif (Kiefer Sutherland, subtil mélange d'arrogance et d'impuissance), qui s'en sert pour scruter le cosmos.

Une planète approche de la Terre. Melancholia, inconnue parce que cachée par le Soleil, est sortie de son orbite et fonce vers la planète bleue. Va-t-elle la frapper ou la contourner? C'est là la question qui divise les scientifiques. Et plus encore Justine (Kirsten Dunst, Prix d'interprétation mérité à Cannes) et sa soeur Claire (Charlotte Gainsbourg, sobre et touchante). La première, enfoncée dans la dépression au point de faire sombrer son mariage dès sa nuit de noces, semble accueillir avec soulagement cet astre potentiellement destructeur, métaphore de son état psychologique. La seconde, épouse du châtelain et mère d'un enfant tout autant que de sa soeur, qu'elle couve comme autrefois Charlotte Brontë ses cadettes, se morfond dans l'appréhension.

De la sérénité à l'angoisse, de l'angoisse à la sérénité, les deux soeurs sont des vases communicants dans l'équilibre desquels la Terre de Von Trier trouve son axe. À travers une oeuvre en deux volets, lente comme la menace, mais toujours vibrante, le cinéaste nous cause mal de vivre, cynisme capitaliste, désespoir suicidaire, dont l'accident cosmique anticipé serait à la fois la cause et le remède. Le prologue de huit minutes sur l'air du Tristan et Iseult de Wagner (leitmotiv musical du film), d'une beauté fulgurante trompeuse puisqu'elle porte en elle le germe de la dénonciation (on dirait des portraits «glamourisants» d'Annie Leibowitz), illustre bien le point de vue de l'auteur sur un monde obsédé par l'image (Justine est créatrice publicitaire), ainsi que le lieu fantasmé où cette obsession le conduit. À cet égard, Melancholia rejoint Breaking the Waves, Dancer in the Dark et Dogville, des oeuvres portées par des personnages féminins forts qui sont à la fois les victimes et les gardiennes de la moralité. De là à penser qu'elles sont à l'écran la projection de Lars Von Trier, il n'y a qu'un pas, que la sortie antisémite de ce dernier à Cannes nous empêche désormais de franchir.

***

Collaborateur du Devoir


LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.